Le webdocumentaire #2 : à la recherche d’un modèle économique viable sur les supports numériques

Après avoir abordé les principales caractéristiques du webdocumentaire dans un précédent billet, les esquisses de modèles économiques existants doivent être traitées.

1/ Les webdocumentaires à la conquête des supports numériques

La visée première des webdocumentaires étant une diffusion sur le web, la gratuité – liée à l’abondance d’informations – s’est « naturellement » appliquée à ces créations, d’autant plus que leur caractère novateur a impliqué une période de vulgarisation, d’appropriation par le public. Les précurseurs du webdocumentaire français ont posé les premières pierres en matière de sensibilisation dès 2007-2008 avec des productions comme Thanatorama ou Gaza Sderot.

Mais ils se sont fréquemment heurté au scepticisme de certains observateurs, en atteste un billet publié sur un  blog de la SCAM début 2010 :

« Attendris par la fougue de nos vaillants pionniers, d’où vient alors ce sentiment de malaise voire d’agacement ? (…) Ce que l’on découvre reste très consensuel et l’invitation au clic n’y change rien. Jamais la forme ne débride le propos. La réflexion semble s’arrêter à l’habillage. Sur le fond, rien qui n’ait déjà été vu et revu à la télé ».

A force de tâtonnements et d’expérimentations, les tenants du genre ont progressivement affiné les webdocumentaires, jusqu’à attirer et apprivoiser des internautes de plus en plus nombreux. On peut dire que ce genre journalistique a réellement pris son envol en 2010-2011 grâce au bruit médiatique autour de Prison Valley : couverture presse et effets bénéfiques des partenariats (Libération, France Inter, Yahoo, etc.). Ce road-trip au cœur des prisons de Cañon City – Colorado s’est aussi illustré en remportant le premier prix interactif décerné par le World Press Photo en mai 2011. A noter, Prison Valley a fait l’objet d’une double production : le webdocumentaire en ligne et un format documentaire « classique » diffusé à la télévision.

En termes d’audience, les chiffres de cette œuvre interactive sont éloquents : « à ce jour [en février 2011] on recense 400 000 visiteurs uniques sur le site dédié, 150 000 vidéos vues chez les partenaires, 300 000 à la télévision française et 280 000 en Allemagne ».

L’évolution des requêtes « prison valley » sur Google révèle logiquement l’effet de levier provoqué par la couverture des actualités liées au webdocumentaire.

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Les courbes de requêtes sur Prison Valley oscillent donc au gré des informations produites à son sujet : de son lancement aux divers prix et récompenses remportés.

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2/ Les webdocumentaires en quête de business models

Comme l’a écrit Erwann Gaucher en avril dernier :

« Rarement un nouveau format journalistique se sera imposé si vite. En 2011, tout le monde veut son webdocu ».

Les webdocumentaires s’inscrivent dans la lignée des documentaires ; ils font pour le moment principalement l’objet de financements classiques : les sociétés de production et les médias diffuseurs apportent les fonds nécessaires, tout en sollicitant des subventions auprès d’organismes spécialisés (CNC, etc.).

Mais la question du retour sur investissement s’avère être indissociable des supports numériques les plus adaptés au genre. Conçus initialement pour le web, ces expériences de storytelling interactif se heurtent aux limites de compatibilité avec tous les supports. L’utilisation massive du Flash notamment exclut Safari Mobile sur les devices produits par Apple (iPhone et iPad), comme le déplore Frédéric Filloux.

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Si l’écran des smartphones paraît à première vue trop petit pour naviguer confortablement dans les interfaces des webdocumentaires, la technologie tactile des tablettes semble propice à une expérience utilisateur optimale. Le développement de webdocumentaires en HTML5 pourrait résoudre ce problème d’ouverture sur tous les supports.

Les applications constituent également une alternative porteuse. Prison Valley a par exemple développé une app pour iPhone, compatible avec la tablette d’Apple mais malheureusement pas optimisée au format de l’iPad. Code Barre, le dernier-né des webdocumentaires produits par Arte a également fait ce pari. En optant pour des applications gratuites, les producteurs de ces webdocumentaires ont choisi de proposer une approche complémentaire à celle diffusée sur le web.

Pourtant, le modèle économique des applications permet d’envisager une monétisation des webdocumentaires, au sens où ils constituent des œuvres journalistiques à forte valeur ajoutée. L’interactivité et la liberté de navigation créent des expériences utilisateurs aujourd’hui « révolutionnaires » face à l’existant.

Selon leurs évolutions, la VOD et la TV connectée pourraient également être propices à leur diffusion.

Les supports et les fonctionnalités développées dans les webdocumentaires constituent deux axes primordiaux autour desquels peuvent se construire des modèles économiques. Il n’y aurait donc pas « un » mais « des » business models variables et ajustables. En dépit de leur popularité croissante, l’essor des webdocumentaires est pour le moment freiné par l’absence de modèle viable. Les modes de financements classiques (par les sociétés de production et les médias diffuseurs), hérités du genre documentaire, ne peuvent perdurer. Les bourses et prix reçus ne constituent finalement que des perfusions, même si leur caractère aléatoire est vecteur de visibilité et d’audience.

La monétisation auprès des utilisateurs pourrait donc s’imposer pour l’avenir. Intégrés dans des stratégies pluri-médias, les webdocumentaires seraient alors vendus comme produits premium.

Le crowdfunding (financement communautaire), lancé pour les sites d’infos (on en a déjà parlé ici) pourrait se développer. Mais le peu d’écho rencontré par les webdocumentaires sur la plateforme J’aime l’info, gérée par le SPILL, repose peut être sur son fort ancrage journalistique. Au contraire, les projets de webdocumentaires présentés sur Kisskissbankbank ont plus de succès, peut-être parce qu’ils sont davantage portés par des créateurs que par des journalistes. Une interview de l’initiateur de cette plateforme de financement alternatif de projets créatifs et innovants va dans ce sens.

La contribution des utilisateurs à la création ou au retour sur investissement des webdocumentaires ferait au final simplement écho au prix d’une place de cinéma achetée pour aller voir un documentaire sur grand écran…

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4 Responses to Le webdocumentaire #2 : à la recherche d’un modèle économique viable sur les supports numériques

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