Du Minitel à Internet #2 : essor du numérique et « minitelisation » croissante du web

Valérie Schafer (chargée de recherche à l’Institut des Sciences de la Communication du CNRS) est revenue sur les origines du numérique, lors des tables-rondes du 14 octobre. Contrairement à la perception commune, selon laquelle Internet aurait ouvert l’ère numérique, cette période a en fait réellement émergé dès les années 1960-1970 avec la rencontre entre télécommunications et informatique.

1/ Le rapport Nora-Minc : « l’informatisation de la société ou la télématique »

Le rapport Nora-Minc de 1978 a popularisé la notion de télématique (néologisme issu de la conjonction des mots « télécommunications » et « informatique »). Commandé par Valéry Giscard d’Estaing, ce rapport demeure une référence dans l’avènement du numérique grâce à la couverture médiatique et à l’écho international dont il a fait l’objet (il a été traduit et diffusé aux quatre coins du monde).

L’historienne Andrée Walliser (1989) évoque à ce sujet le processus de « best-sellerisation » de ce rapport administratif, dans un contexte de « sensibilité mondiale au phénomène de l’informatisation ». De même, Johanne Bergeron (1982) a considéré que « l’intérêt majeur du rapport Nora-Minc est d’aborder les aspects techniques et économiques de l’informatisation, en les liant à une interrogation sur le sens de l’évolution sociale ».

Il faut donc réaliser à quel point la télématique a constitué un réel bouleversement de la société française, en atteste cette vidéo d’époque, qui permet par ailleurs de nous plonger dans l’atmosphère de la fin des années 1970.

2/ L’interventionnisme français à l’origine de la mutation des télécomm

La télématique, portée par l’industrie française des télécomm, s’est développée grâce au volontarisme administratif. Les recherches pour concevoir un terminal capable de transmettre le premier annuaire électronique national ont été amorcées par un  modèle descendant (top-down). Le mot « télématique » révèle bien le poids du Ministère des Postes, Téléphones et Télécommunications (PTT) de l’époque dans l’entreprise, comme le souligne Andrée Walliser :

« Pour preuve de la grande habileté de Simon Nora et d’Alain Minc dans le maniement du langage, l’invention et le succès du mot télématique pour traduire le terme américain de compunication, qui met l’accent sur l’aspect computer (ordinateur). Le mot télématique privilégie, au contraire, l’aspect télécommunication, exprimant ainsi la spécificité de la technique française ».

Pour rappel, Michel Moraine (ancien chef de projet chez Alcatel) a souligné l’importance des investissements en hardware pour la création du Minitel. Au plan logiciel également, puisque le premier programme du Minitel faisait 2 ko, une prouesse à la fin des années 1970 ! La mise en ligne de grosses bases de données a elle-aussi constitué un challenge, avec la prise en compte des problématiques du temps réel et de la création d’un moteur de recherche (par phonétique).

On voit bien que le volontarisme français a marqué l’histoire du Minitel, à la fois positivement pour l’encouragement de la recherche, mais aussi négativement pour ce qui est de la promotion internationale comme l’a souligné Georges Nahon (Directeur d’Orange Silicon Valley). Un tel interventionnisme a en effet choqué les tenants du libéralisme anglo-saxon, aux Etats-Unis en particulier. Tout cela explique pourquoi l’exportation du Minitel outre-Atlantique n’a pas eu de succès, d’autant plus que le développement d’Internet s’est accéléré au début des années 1990.

Avec le recul, on se rend compte que la focalisation de la France sur ses réseaux et ses infrastructures a constitué un obstacle. La fierté française pour le Minitel n’a pas empêché son déclin, avec l’essor du web dès la fin des années 1990.

3/ L’esprit du Minitel n’est pas mort : il « vampirise » même le web !

Benjamin Bayart, Président du FAI French Data Network (FDN – le plus vieux FAI français, NDLR) n’est pas intervenu lors de l’événement organisé pour les 30 ans du Minitel, mais ses réflexions autour du basculement du modèle d’Internet vers celui du Minitel auraient pu conclure de manière pertinente cet anniversaire.

Militant pour un retour aux principes de liberté (appliqué aux réseaux et aux logiciels) et de neutralité du net, Benjamin Bayart dénonce le processus de « minitelisation du web » (évoqué par ailleurs par Eric Scherer dans son dernier ouvrage). En résumé, le web se transforme et on y observe des similitudes croissantes avec le Minitel.

Benjamin Bayart présente ces mutations du web de manière pédagogique : dans une conférence vidéo (téléchargeable) de 2007 intitulée « Internet Libre ou Minitel 2.0 » ou dans une interview accordée à Ecrans.fr par exemple.

Les réseaux antérieurs à Internet étaient tous caractérisés par leur centralité, à l’image de « réseaux en étoile », c’est-à-dire que l’intelligence était contenue dans un service central auquel se connectaient des terminaux passifs pour accéder à l’information (le Minitel par exemple). Au contraire, les origines d’Internet reposent sur sa construction comme une « toile », comme un réseau décentralisé grâce au maillage par les ordinateurs (chaque terminal étant à la fois serveur et client). L’intelligence est  donc « mise en périphérie du réseau » dans ce modèle.

Mais d’un point de vue technique, on assiste à une centralisation des services web les plus utilisés, tels que les plateformes de vidéos (YouTube, DailyMotion, etc.), le courrier électronique (avec la standardisation des noms de domaine comme Gmail, Hotmail, etc.), ou les moteurs de recherche (Google, etc.).

En terme de modèles économiques, les incidences de ce processus sont colossales. Alors que le modèle initial du web reposait sur des interconnexions multiples entre opérateurs, il se recentre de plus en plus. Pour quelles raisons ?

  • l’introduction des DRM (Digital Rights Management) a créé de l’exclusivité et de la fermeture
  • la responsabilisation des hébergeurs a progressivement exclu les petits acteurs
  • les mesures de régulation ont contribué à l’apogée des grands opérateurs (Orange, Free, etc.) et donc à la limitation des interconnexions.

Benjamin Bayart déplore donc l’héritage des monopoles des réseaux de téléphonie qui a produit des « FAI de Minitel-Net 2.0 ».

Pourquoi j’en parle ?

Les tables-rondes organisées pour célébrer les 30 ans du Minitel ont rappelé la naissance « réelle » et méconnue du numérique, en remettant en cause l’idée communément admise selon laquelle Internet serait l’origine de la révolution numérique. Revenir sur la genèse du Minitel permet donc une recontextualisation indispensable, en particulier si l’on considère les évolutions du web qui tendent finalement vers un retour au modèle centralisé du Minitel.

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2 Responses to Du Minitel à Internet #2 : essor du numérique et « minitelisation » croissante du web

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