Du Minitel à Internet #3 : révolution des usages, « la deux chevaux contre la belle américaine »

Par cette image, Benjamin Thierry (Enseignant à l’Université de Paris-Sorbonne) a illustré le passage du Minitel à Internet au début des années 1990. Les tables-rondes d’Armorhistel (déjà évoquées ici et ) ont permis de souligner qu’aux niveaux de l’ergonomie et des usages notamment, le Minitel a joué un rôle non négligeable dans l’appropriation du numérique.

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1/ L’ergonomie de l’information à la française vs. Le paradigme « WIMP » dominant aux USA

Dès 1979, les concepteurs du Minitel ont mené des expérimentations, afin d’évaluer l’acceptabilité technique (en terme de réseaux) et sociale (en terme d’usages) de cette innovation. La faisabilité technique du projet ne pouvait évidemment pas être dissociée de l’étude de l’adhésion potentielle des futurs utilisateurs, estimée alors à 40 % de la population.

En effet, il faut garder à l’esprit que le seul écran qui était alors diffusé dans les foyers était la télévision. Dans ce modèle de l’offre, les individus étaient habitués à être récepteurs passifs des informations, qu’elles soient lues (presse), écoutées (radio) ou vues (télévision). Le Minitel au contraire ambitionnait de permettre à ses utilisateurs de rechercher de manière active des informations (modèle de la demande). L’interface et les fonctionnalités du terminal étaient donc à imaginer.

Jean-Paul Maury (ancien directeur du programme Télétel et Minitel) a expliqué que les concepteurs avaient cherché à concevoir un terminal ergonomique en respectant« les objectifs de simplicité et de rapidité de la réponse » qu’ils s’étaient fixés. L’architecture des services disponibles sur le Minitel a été construite sur une interface commune de manière à ne pas dérouter les usagers. La matrice textuelle (constituée de 40 colonnes et de 24 lignes) a été adaptée au petit écran avec un agencement des informations dans un mode page, hérité des modèles classiques de l’écrit. Benjamin Thierry considère que l’approche des concepteurs du Minitel, axée autour de « l’humanisme technologique », a réellement permis de placer l’homme au centre de l’interface.

Ce « modèle fondé sur la manipulation textuelle destiné au grand public » dans des pages contraste avec le paradigme WIMP « Windows, Icons, Menus and Pointing device » (Fenêtres, Icônes, Menus et Périphérique de pointage – souris) naissant alors outre-Atlantique. (NDLR : Ce sigle renvoie aux interfaces graphiques utilisées en informatique depuis les années 1980. Inventé par Xerox, le sigle WIMP a été popularisé avec le Mac dès 1984 avant d’être aussi adopté par Windows).

2/ Modèle économique et « culture de la télématique »

A l’heure où Arpanet et la micro-informatique émergeaient aux Etats-Unis, les Français ont choisi une autre spécialisation. Cet aveuglement Cette focalisation française sur les télécommunications et l’informatique a conduit au développement du réseau Transpac« filiale de France Télécom gérant le protocole X.25 [protocole de communication normalisé par commutation de paquets en mode point à point] » utilisée par Minitel », comme le rappelle le CIGREF.

Minitel

Benjamin Thierry a exposé que la courbe de diffusion des innovations ou « courbe en S » (modèle théorisé par Everett M. Rogers) s’appliquait au Minitel, en distinguant trois phases :

  • Avant 1984 : à son démarrage, le Minitel conquiert un public pionnier d’innovateurs et d’adeptes précoces
  • De 1985-1998 : à son apogée, le Minitel comptait 16 millions d’utilisateurs réguliers
  • Après 1998 : les usages du Minitel s’érodent.

Compte tenu de son caractère novateur dans les années 1980, la diffusion du Minitel a bénéficié des spécificités de son modèle économique. L’histoire du réseau télématique français indique que « la décision est prise d’offrir le terminal gratuitement, car France Télécom voit difficilement le public acheter un matériel sans savoir exactement quels services y sont disponibles ». Les foyers peuvent donc obtenir un Minitel sans frais et se familiariser avec le terminal en expérimentant les services disponibles, dont l’usage est soumis à un système de facturation – le « kiosque » – basé sur la durée de consultation.

Avec l’annuaire électronique, locomotive des services, suivi de la création des messageries et des jeux, les usages du Minitel ont donc connu un véritable essor en un peu plus d’une décennie. Et ce d’autant plus qu’une « culture de la télématique » était créée grâce à une présence au quotidien dans l’espace public (publicités 3615…).

3/ De l’éducation à l’interactivité à la fusion du Minitel avec le web

Véritable voie parallèle au développement de la micro-informatique familiale dans les années 1980, Benjamin Thierry considère que le Minitel a contribué à une« éducation collective à l’interactivité en ligne avec la désignation au clavier d’informations à l’écran ». Même si le terminal a été détrôné par le web dans les années 1990, les Français ont bénéficié de cette sensibilisation au numérique. Les réflexions sur les usages et l’ergonomie ont été capitales dans la conception du Minitel, au sens où elles ont posé les bases d’un terminal préalable à Internet, réutilisées ensuite par les utilisateurs.

L’histoire du réseau télématique français souligne que dans les années 1990 : “La volonté politique affichée est d’en finir avec le Minitel et de rattraper ainsi le retard français par rapport au réseau Internet. Lionel Jospin déclarait en 1997 : « Le Minitel, réseau uniquement national, est limité technologiquement et risque de constituer un frein au développement des applications nouvelles et prometteuses des technologies de l’information ».”

La décennie 2000 atteste ensuite du virage numérique suivi par les usagers : selon un rapport de mars 2005 de l’INSEE (téléchargeable ici) la part des ménages ayant accès à Internet est passée de 6,5 % en 1999 à 30, 7 % en 2004.

Conséquence logique : en 2006, la filiale Transpac (soutènement du Minitel) était absorbée par Orange Business Services…  Le bilan Minitel de la même année fait part de l’érosion du parc de terminaux, ainsi que des essais de renouveau avec le lancement d’un portail d’accès web au Minitel. Le sursaut de France Télécom pour inciter de nouveaux usages est aussi passé par « des solutions d’accès sur PC (…) pour contenir l’érosion du trafic en transposant le Minitel dans l’environnement des internautes ». On pourrait même évoquer la recherche d’une nouvelle vie pour le Minitel via une sorte de fusion entre les supports, avec l’offre iMinitel ADSL visant à accéder aux services du Minitel depuis un PC. D’ailleurs, la déconnexion du réseau du Minitel est finalement programmée pour fin juin 2012

Pourquoi j’en parle ?

Le Minitel a fait l’objet de réflexions sur les usages et d’expérimentations visant à créer un terminal ergonomique. Les concepteurs du Minitel ont opté pour un mode page, à contre-courant de l’émergence du paradigme WIMP aux Etats-Unis. Pourtant, cette persistance des standards hérités du papier est également omniprésente sur le web. Mise à part la tentative d’Apple avec son Newton au début des années 1990, les interfaces entrent depuis la fin des années 2000 dans une ère post-WIMP avec l’essor du tactile (smartphones, tablettes). En termes d’usages, l’enjeu est de taille puisque ces nouvelles interfaces pourraient s’étendre demain aux ordinateurs

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