Du Minitel à Internet #4 : les médias oscillent entre conservatisme et expériences lucratives

Pour rappel, le modèle économique du Minitel reposait sur la mise à disposition d’un terminal gratuit (les coûts de production ayant été réduits à moins de 1 000 Fcs). C’est bien l’usage des services qui faisait l’objet d’une monétisation. Lors des tables-rondes du 14 octobre organisées à Rennes, Valérie Schafer (Chargée de recherche à l’Institut des Sciences de la Communication du CNRS) a rappelé les craintes émises par la presse dès les années 1980.

1/ Après la radio et la télévision : voici le Minitel, et la presse crie encore au loup …

Les scénarios catastrophes discours tenus depuis quelques années par les éditeurs sur la menace d’Internet rappellent étrangement les propos tenus lors de l’essor de la radio et de la télévision, ou encore au lancement du Minitel ! En 1980, Le Monde prédisait par exemple que la télématique allait « creuser la tombe de la presse écrite » (cité par Howard Rheingold).

Or, la multiplication des canaux d’information n’a jusque-là pas tué la presse ! Les pratiques de consommation de l’info ont certes évolué, mais sans empêcher la coexistence de différents médias. En clair, ni la radio, ni la télévision, ni le Minitel ne sont parvenus à supplanter la presse…

Alors comment se fait-il que les éditeurs aient pour premier réflexe de crier au loup dès qu’un nouveau média apparaît ?

La presse véhicule donc parfois l’image d’un secteur conservateur au vu de ses réactions de panique démesurée dès qu’une nouveauté risque de bouleverser son cœur de métier. Le lancement du Minitel dans les années 1980 n’a pas fait figure d’exception et les journaux ont exprimé leur opposition à la Direction Générale des Télécommunications (DGT devenue France Télécom en 1988). Valérie Schafer a souligné qu’ironiquement, le développement de la télématique coïncidait par ailleurs étrangement avec « 1984 », associé dans les esprits au spectre de « Big Brother »… Il n’est pas inconsidéré de penser que certains acteurs auraient pu faire mauvaise presse au Minitel, en exploitant cette image.

Update : le thème « 1984 » a d’ailleurs été repris par Apple dans une pub de 1984. Voir la vidéo ici !

La révolution télématique préoccupait la presse dans son ensemble : éditeurs de journaux nationaux et locaux. A ce sujet, Jean-Claude Murgalé (ancien journaliste promu Directeur départemental d’Ouest France en 1989) a affirmé que les réticences de la presse étaient basées sur des craintes de répercussions économiques, avec par exemple le transfert des petites annonces du print vers le Minitel.

La DGT a donc été contrainte de tenir compte des doléances des médias, pourvoyeurs potentiels de services télématiques d’information. La mise en place du système du kiosque en 1984 est apparue comme la solution : la facturation des services était assurée par France Télécom qui reversait ensuite aux éditeurs de services leur rémunération. Preuve que ce modèle du kiosque a été conçu pour satisfaire la presse, Bernard Marti (ancien responsable du département Terminaux et Systèmes Audiovisuels au CCETT – Centre Commun d’Etudes de Télévision et Télécommunications) a même dressé un parallèle entre le kiosque du Minitel et le système de distribution des journaux avec les Messageries de presse (en citant les NMPP devenues Presstalis fin 2009).

2/ … jusqu’à ce que les éditeurs trouvent comment tirer profit de la télématique !

L’expérience Gretel, menée par Dernières Nouvelles d’Alsace (DNA) en partenariat avec la DGT à Strasbourg, a radicalement transformé le Minitel. Le projet visait simplement à réaliser des expérimentations sur les usages d’une base d’informations par des testeurs. Mais face à des difficultés d’utilisation, les responsables du projet Gretel ont développé un système de messages directs d’aide aux usagers dans leur navigation. L’un des testeurs a alors piraté cette fonction nouvelle pour communiquer avec d’autres utilisateurs. L’anecdote est racontée par Jeremy Wagstaff dans The Minitel was the precursor to the World Wide Web ; des précisions de Michel Langaret sont aussi livrées dans cet article d’Olivier Roumieux.

L’introduction de fonctions de communication n’avait pas été prévue par les concepteurs du Minitel. Sa naissance dans les usages est révélatrice de l’appropriation réussie du terminal : une innovation impulsée par l’administration et les chercheurs (modèle top-down) a été « détournée » par impulsion des utilisateurs (modèle bottom-up). L’expérience Gretel est symbolique en ce qu’elle a créé les premiers chats et services de messageries. Elle contraste avec celle de Vélizy où les usages du Minitel étaient bien moins développés compte tenu peut-être de l’absence de fonctions de communication.

Avec la diffusion du Minitel dès 1984, les services disponibles vont s’accroître :

  • information : annuaire, presse, petites annonces, etc.
  • communication et jeux : chats, messageries (rose)
  • transaction : réservations, etc.

Les grands éditeurs de presse, rassurés par le système du kiosque et par la diffusion croissante du terminal, vont s’essayer à la fourniture de services télématiques. A noter, l’exception d’Ouest-France dont les dirigeants fondaient leur opposition à l’informatisation de la société sur des raisons idéologiques. DNA, Le Parisien Libéré, Libération ou Le Nouvel Obs entre autres ont dégagé des ressources considérables grâce aux messageries roses (évidemment incompatibles avec les valeurs chrétiennes d’Ouest-France !). Le fameux 3615 a donc un temps largement contribué au financement de la presse, à tel point que les animateurs de 3615 Ulla ou 3615 Aline possédaient la carte de presse, puisqu’un numéro de commission paritaire (conférant le statut d’organe de presse) était nécessaire pour fournir un service télématique. Voir cette vidéo de l’INA !

3/ Du Minitel à Internet : frilosité de la presse et quête de monétisation

La méconnaissance de l’eldorado télématique constitué par la presse n’est probablement pas un hasard. Il fait d’ailleurs écho à la discrétion des les médias pornographiques, au modèle pourtant très profitable ! Les fortunes issues des messageries roses reposaient finalement sur le modèle économique du Minitel qui a permis l’essor de ces usages : la facturation globale de l’utilisation télématique par France Télécom garantissait l’anonymat des utilisateurs auprès des fournisseurs de services.

Dans « 3615 Millionnaires », Libé dresse le portrait des fortunes du Minitel : surprise, on constate que Claude Perdriel et Xavier Niel ont notamment alimenté la bulle télématique. Au sujet de ce dernier, on n’est pas très surpris qu’Ouest-France le décrive ainsi : « Des messageries érotiques à ses démêlés judiciaires, portrait d’un patron à l’image sulfureuse ».

Owni revient quant à lui sur « Le Minitel, soutien de la presse », et Mediapart explique en 2010 comment « Le monde du Minitel se paye Le Monde » (les mêmes barons de l’info sont évidemment cités).

A la question de savoir si les recettes engrangées par la presse via le Minitel pouvaient expliquer leur frilosité à se positionner sur le web, les intervenants des tables-rondes se sont montrés assez évasifs. Jean-Claude Murgalé, représentant la PQR, a démenti ce point en affirmant que tout lien était inconsidéré vu que les recettes de la télématique pour la presse ne reposaient pas sur l’information mais sur les messageries. Incroyable à l’heure où les médias optent de plus en plus pour la diversification de leurs recettes. J’ai donc l’impression que l’idée selon laquelle la monétisation de services ne serait pas aussi noble que la production journalistique demeure d’actualité, ce qui me paraît très problématique dans un contexte de redéfinition du modèle économique de la presse.

D’autres intervenants des tables-rondes à Rennes ont esquissé le fait que les messageries du Minitel auraient posé les bases du web 2.0. Cela étant, cette idée est à nuancer pour deux raisons :

  • les notions de discussion et de communauté ont certes émergé, mais demeurent bien loin des réseaux sociaux compte tenu de l’anonymat des utilisateurs.
  • les barrières à l’entrée des services télématiques étaient bien plus élevées qu’elles ne le sont sur le web.

Par ailleurs, le modèle du kiosque et le monopole de France Télécom ne sont pas sans rappeler le système de facturation et de distribution d’Apple avec iTunesaujourd’hui. La forme du premier Mac serait déjà inspirée de celle du Minitel ! De la même manière, l’écosystème du Minitel prévoyait déjà un contrôle des services pour éviter les déviations, via un contrat entre opérateur et fournisseurs de services. Ces parallèles économiques et déontologiques rappellent l’idée défendue par Joseph W. Slade selon laquelle toutes les nouvelles technologies ont une part de porno.

Ce point fait donc à nouveau écho au succès des médias pornographiques, dû à leur habileté à se réinventer à chaque bouleversement auquel ils ont été confrontés depuis les années 1950. Les éditeurs de presse plus conventionnelle pourraient donc gagner à s’inspirer de leur virtuosité à s’adapter et à innover en créant de la valeur ajoutée plutôt qu’en transposant leurs contenus à l’identique sur les nouveaux supports…

Pourquoi j’en parle ?

« Minitel, le web a eu ta peau » !

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