Fracture numérique #1 : réduire le fossé générationnel grâce aux tablettes tactiles

2011 a été marquée par l’essor des terminaux mobiles tactiles : « le marché mondial des tablettes a, pour la première fois, dépassé celui des netbooks » (Le Monde Informatique). L’enthousiasme suscité par ces ardoises numériques révèle une rupture dans les usages d’Internet, liée aux atouts de mobilité et d’ergonomie notamment. La tendance va se poursuivre, si l’on se réfère à une étude de l’institut Gartner dévoilée en septembre dernier : l’engouement pour les tablettes et l’iPad en particulier va perdurer d’ici 2015 avec « un peu plus de 326 millions de tablettes vendues » (Cnet). Alors que les tablettes deviennent le nouveau support numérique à la mode, la question de l’(in)égalité de leurs diffusion et usage dans notre société mérite d’être évoquée d’autant plus qu’elles entraînent une « rupture ergonomique ».

Prise de conscience et mesure de l’ampleur de la fracture numérique

On entend régulièrement parler de fossé ou fracture numérique, au sujet des inégalités d’accès aux équipements informatiques et au réseau Internet. Signe de la prise de conscience des pouvoirs publics et pour tenter d’y remédier, on en a fait une loi. Cette loi du 17 décembre 2009 relative à la lutte contre la fracture numérique aborde principalement la prévention de « l’apparition d’une fracture numérique dans le très haut débit ». Elle a été suivie de l’émission d’un rapport du Centre d’Analyse Stratégique en avril 2011 sur le fossé numérique en France. Le constat y est sans appel puisqu’ « environ un tiers de la population ne possède pas d’ordinateur et n’utilise pas Internet ». Le numérique est donc source de nouvelles formes d’exclusions liées à l’adoption de terminaux et à la conversion des usages. Le point clef que souligne ce rapport à mes yeux est la distinction entre la possession et l’usage : « À quoi bon favoriser la diffusion des outils informatiques à tarif réduit, si leurs propriétaires n’en exploitent pas les potentialités ? »

« Réduire la fracture numérique [est bien] un enjeu partagé » (InaGlobal) alors que trois fossés se distinguent : générationnel, social et culturel. Avec ce billet, j’entame donc une nouvelle saga d’articles consacrés à leur examen. 

Les tablettes au service de la lutte contre la fracture numérique générationnelle

Puisque j’ai participé à l’atelier Seniors et tablettes tactiles du 24 novembre dernier à la Cantine numérique rennaise (à l’initiative de la CCI de Rennes, MEITO et Créativ), ce premier axe sera donc consacré au rapport des personnes âgées au numérique. La France ne fait pas figure de bon élève en la matière, puisque « seulement 18 % des plus de 65 ans utilisent Internet, alors qu’ils sont 65 % au Danemark et 68 % en Finlande » (données issues du rapport Le fossé numérique en France).

Bernard Benhamou (Délégué aux usages de l’Internet auprès du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche) a précisé à ce sujet que les tablettes tactiles offraient une courbe d’apprentissage bien plus simple et rapide que les ordinateurs pour les primo-utilisateurs. Au-delà de la possession, la conversion numérique des seniors n’en n’ayant pas eu l’usage dans leur vie professionnelle repose sur l’accessibilité des terminaux. L’ergonomie apparaît donc bien comme catalyseur de leur démocratisation et de l’apprentissage d’une « nouvelle grammaire gestuelle ».

En juin 2010, Nathalie Kosciusko-Morizet (alors secrétaire d’État chargée de la Prospective et du Développement de l’économie numérique) a initié une expérimentation de 8 mois, visant à étudier l’apprentissage de l’interactivité par les seniors grâce aux tablettes. 30 personnes y ont participé, âgées de 63 à 89 ans, sous la conduite de Lutin Userlab, de Silicon Sentier et de la Délégation aux usages de l’Internet.

Vidéo NKM confie des iPad aux seniors

A noter, 3 types de tablettes ont été utilisées auprès des seniors : iPad 1, Samsung Galaxy Tab, Archos 7 (voir annexe 3 du Livre Blanc), ce qui semble judicieux si l’on rappelle la controverse suscitée hier par le choix de Nicolas Sarkozy d’un iPad alors que le français Archos s’est positionné sur le marché des tablettes…

Suite à cette expérimentation, un Livre Blanc – Seniors et tablettes interactives – a été publié en juillet dernier, téléchargeable sur la plateforme Proxima Mobile. On y trouve en introduction un état des réticences des personnes âgées envers les technologies numériques : trop complexes pour 44 %, ne répondant pas aux besoins pour 30 %, non sécurisantes en matière de protection des données personnelles pour 14 % et un coût trop élevé pour 12 % d’entre elles. Ces données ne paraissent pas si alarmantes finalement.

Ce Livre Blanc se veut être un guide des bonnes pratiques sur la conception des services à destination des seniors, mais nombre de recommandations se révèlent pertinentes pour les fournisseurs de services au sens large. Détaillées en 4 axes synthétisés ici, je vous y renvoie pour plus de détails :

  • Améliorer le confort de lecture : zoom des caractères, luminosité, accessibilité des éléments de navigation (icônes) et rationalisation de l’espace disponible à l’écran.
  • Faciliter la prise en main des applications et services : suivi de la prise en compte des actions à l’écran (sensations sonores et/ou tactiles).
  • Eviter les procédures complexes : autonomisation des tablettes par rapport aux ordinateurs (à noter, l’obligation de synchronisation via iTunes par exemple a été résolue avec les tablettes de 2e génération grâce au à l’usage du Wifi et du cloud computing).
  • Accompagner : formation (EPN) et mode d’emploi adapté aux primo-utilisateurs.

Toutes ces recommandations visant à l’origine les seniors, je suis réservée sur la suggestion apportée quant à la taille et au poids de la tablette: idéalement, elle devrait pouvoir être « tenue entre le pouce et l’index », grâce à un format proche de celui proche des eBooks. Ces dimensions me paraissent trop petites compte tenu de l’altération de la vision avec l’âge…

Bernard Benhamou a expliqué que les terminaux tactiles faisaient l’objet d’un mouvement bottum-up, c’est-à-dire que leur appropriation par le grand public a précédé celle des entreprises qui y voient désormais un intérêt économique. Dans le même ordre d’idée, Fabrice Grange de Tactilia a justement rappelé le principe de non transposition des contenus entre supports, en prenant pour exemple le manque flagrant d’ergonomie de certains sites consultés à la fois sur ordinateur et sur tablette. La « fracture ergonomique » peut donc être une source d’avantage concurrentiel. Le marché des seniors est donc décrit comme un marché en croissance, en atteste le taux d’équipement en smartphones ou en tablettes bien que l’ergonomie de ces dernières soit « encore perfectible ». On assiste donc au développement d’offres dédiées aux seniors : Caroline Noublanche a par exemple présenté le bouquet de service Tel&Age. Christophe Boscher a quant à lui exposé son offre packagée TOOTI Family, en insistant sur les bienfaits d’une messagerie unifiée (le senior n’a pas à s’embarrasser de la distinction entre texto ou email).

Toutes ces réflexions et innovations témoignent de l’enjeu autour de l’intégration des seniors dans la société numérique. Le numérique apparaît comme une source de progrès, en ce qu’il peut renforcer le lien intergénérationnel et permettre aux personnes âgées de rester plus longtemps chez elles (suivi médical, contacts avec les auxiliaires de vie, etc.). La question de l’introduction de ces nouveaux terminaux dans les EHPAD se pose également dans la mesure où le manque de moyens limite parfois considérablement les activités de divertissement et de stimulations intellectuelles. Néanmoins au-delà de l’amélioration de l’équipement numérique des seniors, il convient de souligner en amont le besoin de réflexion sur les contenus et l’ergonomie, ainsi qu’en aval l’accompagnement des primo-utilisateurs dans l’apprentissage du numérique.

Pour conclure, voici un aperçu du projet Scanadu présenté par Bernard Benhamou – destiné aux enfants, celui-ci pourrait bénéficier aux seniors :

Pourquoi j’en parle ?

Parce que l’atelier Seniors et tablettes tactiles organisé le mois dernier m’a permis d’élargir ma vision du numérique à une catégorie sociale que nous avons souvent tendance à oublier au quotidien.

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3 Responses to Fracture numérique #1 : réduire le fossé générationnel grâce aux tablettes tactiles

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  2. Pingback: Fracture numérique #3 : le fossé culturel touche aussi les digital natives | LaMediAddict

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