Le webdocumentaire #5 : Flashback sur l’état des réflexions en 2009-2010

Pour dresser un bilan de fin d’année de ma saga consacrée aux webdocumentaires, j’ai décidé de m’appuyer sur le mémoire de Marine Simon, écrit en 2009-2010 alors que nous étions en 4e année à Sciences Po Rennes. Intitulé Conditions d’émergence d’un nouveau monde de l’art – Le cas du webdocumentaire, le mémoire de Marine a été réalisé sous la direction de Denis Ruellan, dans le cadre du Séminaire journalisme de Roselyne Ringoot. J’avais envie de donner une seconde vie à son travail de recherche en me demandant si l’état de ses réflexions sur les caractéristiques des webdoc était toujours d’actualité près de deux ans plus tard. Je la remercie bien entendu de m’avoir communiqué son mémoire et de me permettre de l’utiliser pour mes réflexions.

Voici donc une mise en perspective de son travail par rapport à mes quatre billets consacrés au webdoc. Juste avant cela, la présentation de son sujet de recherche me paraît intéressante pour replacer son mémoire dans son contexte : « Ce mode inhabituel d’interpellation de l’utilisateur s’est avéré être en fait une des caractéristiques fondamentales du webdocumentaire, qui prévoit un dispositif interactif au cœur de la narration. Au regard de ces innovations, le webdocumentaire m’a semblé représenter une possibilité de renouveler la façon d’informer car il utilise les outils du web comme moyen de diffusion mais aussi et surtout comme environnement de création ».

1/ Le renouveau du genre documentaire à l’ère du numérique (Le webdoc #1)

Dans ce premier billet, j’ai tenté de recenser des caractéristiques du webdocumentaire (storytelling interactif, délinéarisation, immersion des internautes, etc.), à la lumière de quatre exemples phares. Avant cela, le mémoire de Marine offrait déjà un aperçu de la naissance du genre et une analyse de ses traits distinctifs :

2001 : 360degrees, premier webdoc qui retrace une expérience autour de l’univers pénitentiaire aux Etats-Unis (thème qui se retrouve dans Prison Valley de David Dufresne en 2010).
2008 : Voyage au Bout du Charbon de Samuel Bollendorf : « premier webdocumentaire diffusé sur un journal en ligne, LeMonde.fr, et rencontrant un écho réel dans la presse et au sein des professionnels de l’audiovisuel, du numérique ou encore du cinéma documentaire ».
2009-2010 : Le dossier Webdocu : objet multimédia non identifié (La Fabrique de l’Info, 12/2009) cité dans sa réflexion s’intéresse alors à la diffusion croissante de ce genre journalistique. Marine a souligné que le webdoc ne pouvait se réduire à être une simple transposition du documentaire sur le web, en insistant déjà sur la variabilité des choix narratifs, des degrés d’interactivité et des dimensions participatives. « D’après Alexandre Brachet, de l’agence de production Upian, la place accordée au public ne fait que croître », le spectateur n’est plus passif sur le web. La liberté de navigation donnée à l’utilisateur était déjà perçue comme la clef : « L’interactivité est ainsi souvent décrite par les producteurs du webdocumentaire comme un nouveau moyen d’impliquer activement les internautes dans la narration ».

2/ Comment se repérer dans cette jungle ? (Le webdoc #3)

Ce billet est né du défi fou infructueux que je m’étais fixée de recenser tous les webdocs produits en France. Pourtant, ce listing imparfait a révélé la diversité et les incertitudes autour de ce genre en construction (exemples journalistiques, institutionnels et communicationnels). Je me rends désormais compte que Marine s’était déjà heurtée à l’absence de définition du genre : « Plus l’on regarde de webdocumentaires, plus il semble impossible de déterminer clairement ce qu’est un webdocumentaire, tant chacun est unique de par sa forme et la nature de son contenu ».

Quant à la hiérarchisation des webdocs, Marine avait relevé la qualification de bons et de mauvais webdocs dans les propos d’Antoine Laurent notamment : « [qui] [mettait] en garde contre la récupération par des organisations politiques du format webdocumentaire. Il [niait] leur légitimité au motif qu’ils [répondaient] à des intérêts particuliers qui dénatureraient l’essence même de l’objet : sa qualité journalistique ou documentaire » (voir l’article Quand les ONG produisent pour les médias).
En conséquence, un processus de clarification du genre était déjà perceptible à travers la création de catégories floues : « webdocumentaires / webreportages / documentaires multimédia », en « écho aux efforts de légitimation de la démarche d’auteur ».

3/ Haro sur les webdocs publicitaires ? (Le webdoc #4)

Ce billet prolonge le point évoqué ci-dessus, relatif à un certain protectionnisme des producteurs de webdocs à l’encontre des créations dont ils jugeraient la finalité moins noble.
Paradoxalement, dans sa recherche d’un mouvement d’unification du genre, Marine en avait conclu que le webdocumentaire était une « notion fourre-tout » : « au terme de l’enquête exploratoire auprès des acteurs, c’est la liberté qui semble, de fait, primer à tout niveau pour le webdocumentaire, qui échappe du point de vue de ses acteurs à tout formatage ».

« Il s’agit surtout du fait que le webdocumentaire en est au stade de gestation, au point de départ des explorations et découvertes. Les acteurs eux mêmes en témoignent par leur enthousiasme à innover et explorer ce champ de possibles qui s’ouvre à eux. Les phrases du type « Rien n’est défini, c’est ce qui est excitant » ou « tout reste à inventer, créer » reviennent chez tous les acteurs. Cet enthousiasme est notamment l’indice que les acteurs du webdocumentaire le produisent sur le mode du tâtonnement, conscients qu’ils ont affaire à un objet en devenir, et désireux de contribuer à sa construction ». Le blog tenu par les réalisateurs de Prison Valley, au fur et à mesure de la mise en œuvre de leur projet, témoignait déjà du processus de partage de leurs expérimentations et innovations. A noter, l’apparition de sites dédiés comme L’interview.fr, journal étudiant en ligne lancé en 2007 par Louis Villers et Alexis Sarini, qui s’est transformé en Webdocu.fr « pour faciliter la communication dans le monde du webdocumentaire ». En parallèle, certains médias ont créé des plateformes de diffusion de webdocs : Arte ou LeMonde.fr étant les précurseurs en la matière.

4/ A la recherche d’un modèle économique viable sur les supports numériques (Le webdoc #2)

J’ai abordé la question du business model du webdocumentaire au regard des financements relevés, ainsi qu’en imaginant une nouvelle forme de monétisation des webdocs comme œuvres journalistiques à valeur ajoutée, selon les supports. L’absence de modèle économique est liée au caractère novateur du webdoc, qui implique une phase de sensibilisation, d’appropriation du genre par les usagers. Marine a considéré que le repli vers les modes de financements classiques dépendait de ce point, ainsi que de la frilosité des entreprises de presse (« à l’exception d’Arte et du Monde.fr, mais qui sont davantage diffuseurs que producteurs »).

Pour illustrer ces arguments, Marine s’était attachée en 2009-2010 à comprendre l’écosystème du webdocumentaire, à travers les acteurs investis dans la démarche webdoc. D’abord, les agences de production comme Upian ou Narrative « financent en partie les projets, aident à trouver des partenaires pour le financement, à obtenir des fonds auprès du CNC, de la SCAM, à trouver des diffuseurs si elles ne diffusent pas elles-mêmes, et à promouvoir et parfois impulser des projets. Les agences de production représentent alors à elles seules des acteurs de cohésion du monde du webdocumentaire ». Ensuite, « sans diffuseurs de taille comme les chaînes de télévision, les sites d’information en ligne, les webdocumentaires peuvent peiner à se faire connaître et leur producteurs rester relativement isolés. Or indirectement, de part leur aide à la diffusion, les sociétés des production, les chaînes de télévision – France 5, Arte – ou encore les sites Internet d’information en ligne – Lemonde.fr par exemple – rendent possible et durable cette interchangeabilité du personnel ».
De même, « c’est parce que leur engagement est porteur de bénéfice symbolique à venir, que les professionnels acceptent des sacrifices financiers et consentent au don de soi ».

Ouverture sur les métiers et l’aspect humain de l’univers du webdoc

Marine s’est entretenue avec des réalisateurs audiovisuels (produisant la matière brute) et des réalisateurs web (en charge de l’encodage et de l’interface numérique). La pluridisciplinarité des profils a été soulignée, à travers l’image de « backpack journalists ».  Suite à leurs échanges, elle a détecté une hiérarchisation variable des activités dans la chaîne de production des webdocs, dans laquelle une inégalité était déjà flagrante : « Les nombreux débats qui ont cours en ce moment autour du webdocumentaire et les nombreux articles de presse donnent en priorité la parole aux journalistes, aux photographes, aux documentaristes, ou ingénieurs son, aux producteurs financiers… rarement aux infographistes. Cela peut certainement en partie s’expliquer par la proximité de cette branche de producteurs avec le milieu même de leur médiatisation ainsi que par le fait que les médias se trouvent eux même directement concernés et interpellés par l’émergence de cet objet qui fait appel à des professionnels et des formats de l’information ».

« La plupart des producteurs réalisateurs de webdocumentaires n’ont pas, à l’origine, le statut légal d’auteur. Ils sont avant tout journalistes, infographistes, photographes de presse, étudiants, etc. Mais avec la réalisation de webdocumentaires, ils accèdent d’emblée au statut public d’auteur. C’est en effet ainsi qu’ils s’auto-perçoivent et qu’ils présentent leur activité. Il ne s’agit pas tant ici de l’aspect juridique du statut d’auteur mais plutôt de sa portée sociale et symbolique ».

Cette mise en perspective de ma saga sur le webdoc avec le travail de recherche de Marine m’a permis de réaliser que si le webdoc s’est diffusé depuis quelques années, la construction du genre n’a finalement que peu évoluée. Ce constat datant de 2009-2010 me paraît finalement bien refléter cette idée : « A défaut de tomber d’accord sur la définition du webdocumentaire… les acteurs tombent plus facilement d’accord sur sa définition en creux. Une définition qui dirait non seulement ce que le webdocumentaire n’est pas, mais en plus ce qu’il ne doit pas être ».

Pourquoi j’en parle ?

Le webdoc faisait vraiment figure de nouveauté insaisissable en 2009-2010, lorsque Marine s’est emparée du sujet. Si le genre s’est fait connaître depuis, un retour sur sa perception du webdoc avant qu’il ne devienne un tel objet de convoitise m’est apparu pertinent.
Diplômée de Sciences Po Rennes, Marine a participé en amont du projet de webdoc La Rue de la soif en 2011 (soutenu par Le Mensuel de Rennes, Regards et EverydataLab). Désormais, elle prépare des concours (école de photojournalisme d’Arles, la Fémis, les Beaux-Arts, Louis Lumière), poussée par sa passion pour la photo, l’audiovisuel et la création.

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