Fracture numérique #2 : réduire le fossé socio-économique en combattant l’isolement social ?

La prise de conscience et la mesure de l’ampleur de la fracture numérique ont été abordées dans un précédent billet consacré au fossé générationnel. Pour rappel, dans son rapport consacré au thème en avril 2011, le Centre d’Analyse Stratégique (CAS) avait mis en lumière deux autres fossés : social (traité ici) et culturel (abordé dans un prochain billet). Un coup d’œil à l’actualité révèle que le suspense autour de l’offre mobile de Free a été l’occasion pour Stéphane Richard (PDG de France Télécom) de jeter un pavé dans la mare en affirmant que « La mamie du Cantal n’a pas besoin de la même offre qu’un geek à Paris ». Cette déclaration a permis de remettre sur le tapis la notion de fossé numérique géographique, qui paradoxalement, selon le rapport du CAS « peut-être considéré comme largement comblé ». La réaction de Vincent Descœur (député UMP du Cantal et Directeur du Conseil Général) n’a pas tardé, et dénonce aussi le parisianisme du terme : « je vois dans cette subtile comparaison l’annonce à peine feutrée d’une fracture numérique dont on ne cesse de nous assurer qu’elle relèverait du fantasme ».

La question de la fracture numérique était au départ focalisée sur l’accès aux équipements informatiques et au réseau Internet. Pourtant, quand on s’intéresse aux analyses sur le sujet, on découvre qu’on parle tout aussi bien de fracture générationnelle, socio-économique, culturelle ou géographique… Certains préfèrent d’ailleurs le terme d’e-exclusion… Alors comment se repérer parmi tous ces critères ?! Pour compliquer un peu la donne, notons que Pascal Plantard (membre du réseau de chercheurs bretons M@rsouin) a souligné les conséquences de l’isolement social et du temps disponible comme des facteurs davantage déterminants pour aborder cette question aujourd’hui (voir sur ce point son ouvrage, ou encore ici). Dans ce billet, je vais donc tenter de croiser le critère traditionnel de fossé socio-économique avec ceux définis par l’anthropologue des usages.

1/ L’e-exclusion dans les milieux sociaux défavorisés et chez les personnes isolées

Lors de son intervention à Cap’Com en 2011 sur La fracture numérique, formes anciennes et nouvelles, Pascal Plantard a exposé le glissement des critères déterminants de l’e-exclusion :

« Le développement des technologiques ne fait pas décroître le fossé de la fracture numérique. L’écart relatif entre les usagers et non-usagers ne décroît pas, mais il ne concerne pas forcément les mêmes personnes, il se déplace. Les principaux facteurs de cette fracture, outre le facteur économique, sont (…) surtout liés à l’isolement. (…) On n’est jamais totalement indépendant dans nos usages : on apprend, on développe des usages avec les autres, dans la proximité, dans l’échange, etc. ».

L’exemple des seniors peut donc être interprété à la fois à travers le prisme de l’argument générationnel, mais aussi à travers celui de l’isolement. Dans mon billet consacré à cet axe, j’évoquais notamment que la familiarisation des seniors au numérique était source de progrès en termes de liens intergénérationnels. La dimension prospective des analyses sont optimistes pour l’avenir : il est « logique » que le fossé générationnel diminue, au sens où la majorité des seniors de demain aura vécu avec le numérique au quotidien. Mais dans le cas d’un senior isolé, sans famille ou sans lien avec celle-ci, comment envisager qu’il se convertisse aujourd’hui au numérique ou quels seront ses usages demain ? L’association de ces deux critères n’est peut-être pas dénuée de tout sens pour exposer la valeur d’usage du numérique pour les seniors.

Pascal Plantard va plus loin en exposant la notion de temps disponible, comme critère pouvant se conjuguer avec celui du fossé socio-économique, et donc l’aggraver.

L’exemple des familles monoparentales s’accorde là encore plutôt bien sur les deux tableaux. Le rapport du CAS pointe ainsi que « certaines catégories au sein du groupe des personnes à bas revenus sont encore plus touchées que d’autres, notamment les chômeurs, les étudiants et les familles monoparentales ». Phénomène préoccupant pour les individus concernés aujourd’hui déjà, mais aussi pour l’avenir, en particulier si l’on garde à l’esprit l’idée d’un certain déterminisme social existant.

L’usage et les représentations associées aux TIC par les animateurs socioculturels et les travailleurs sociaux constituent un autre axe à envisager « à l’extrême », à propos des sans-logis. Sur son blog, l’Association rennaise Bug donne ainsi la parole à Pierre Avril pour présenter son projet « Prev’en TIC » et revenir sur une rencontre professionnelle sur ce thème.

2/ L’e-exclusion dans « les milieux de l’errance »

Marianne Trainoir, impliquée dans le projet e-inclusion de M@rsouin et corédactrice de l’ouvrage dirigé par Pascal Plantard. Elle s’est spécialisée dans l’étude des errances et des technologies : « L’objectif est d’identifier et d’analyser les représentations et les usages des TIC des publics en errance (publics sans domicile fixe) d’une part et des personnes qui les accompagnent (professionnels et bénévoles) d’autre part ». Ses études révèlent notamment la dimension statutaire des téléphones portables (même hors-service !) pour les sans-domiciles fixes, parce que « ces objets sont le lieu de constructions identitaires ».

L’expérience de Mark Horvath outre-Atlantique est emblématique de cette lutte contre la « spirale vers l’invisibilité » dont sont victimes les sans-domiciles fixes. Sensible à cette situation pour l’avoir vécue il y a quelques années, Mark Horvath milite pour redonner une voix aux sans-abris grâce à des interviews vidéo et en alimentant son blog haRdLy NOrMal. Pour mener son combat à plus grande échelle, il a réalisé un road-trip aux Etats-Unis et au Canada. Mais la dimension phare de son action passe par Wearevisible.com, plateforme pédagogique qui ambitionne de guider les sans-logis dans l’apprentissage des réseaux sociaux, car ils ne parviennent souvent plus à interagir avec des personnes dans le monde physique. Cette action hors du commun pourrait sembler désuète aux yeux de certains observateurs focalisés sur la précarité quotidienne des sans-domiciles fixes. Pourtant, l’usage du numérique par les individus en errance apparaît comme un moyen judicieux pour leur redonner une dignité et une existence dans les univers communautaires virtuels, aveugles aux apparences.


3/ Quelles tentatives d’e-inclusion peut-on recenser pour lutter contre la fracture socio-économique et l’isolement ?

Pour contrer le déterminisme social, éduquer les enfants au numérique par le biais de l’école paraît fondamental (point traité dans un prochain billet). On pense également au programme des Espaces Publics Numériques (EPN) visant à accompagner le développement de la familiarisation et des usages. De même le programme Ordis2.0 vise à promouvoir le reconditionnement et la vente à bas prix de matériel informatique, à travers des pôles interrégionaux structurés autour d’associations.

La question d’une tarification sociale de l’Internet demeure. Même si le CAS préconise de « permettre un accès à l’Internet haut débit à bas coût pour les plus démunis par un abaissement des tarifs », le rapport recense des offres à moins de 20 € par mois, pour lesquelles l’accès demeure limité aux « grandes villes : zones dégroupées ou villes câblées ». Tiens, ne retrouvons-nous pas ici le critère géographique ?! Les offres de triple play (Internet, téléphonie et TV) autour de 29,90 € par mois, disponibles uniquement en dégroupage total, paraîtraient d’ailleurs finalement bien plus avantageuses que celles de double play (Internet, téléphonie ou TV) existant aujourd’hui.

Le suspense et les rumeurs autour des offres de téléphonie mobile de Free et peut-être aussi de Numericable devraient prendre fin aujourd’hui lors de deux conférences de presse. Ce sera peut-être le début d’une véritable tarification mobile accessible au plus grand nombre ?

Pourquoi j’en parle ?

Parce que ce billet est une partie de ma saga consacrée aux différents angles d’analyse du thème de la fracture numérique. A suivre donc…

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2 Responses to Fracture numérique #2 : réduire le fossé socio-économique en combattant l’isolement social ?

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