Fracture numérique #3 : le fossé culturel touche aussi les digital natives

Avant d’aborder cette facette de la fracture numérique, l’occasion se présente d’apporter des précisions d’actualité par rapport aux deux billets précédents sur ce thème. A propos du fossé générationnel, l’ergonomie des tablettes tactiles a été vue comme facilitant l’apprentissage des seniors primo-utilisateurs. A noter, le teasing pour le Salon des Seniors (à Paris fin mars) traduit bien la dynamique de ce marché (terminaux et sites communautaires spécialisés). La fondation SFR soutient par ailleurs trois associations porteuses de projets numériques à destination des seniors.

Au sujet du fossé socio-économique, il est clair que l’isolement et / ou les difficultés quotidiennes se répercutent sur l’accès et l’usage du numérique. L’arrivée de Free comme challenger des opérateurs de téléphonie mobile, conforte certaines attentes relatives à une « offre sociale », c’est-à-dire une tarification accessible au plus grand nombre. Ce n’est qu’un début, mais au-delà de la notion de tarif social, l’accompagnement est perçu comme fondamental (voir cet article de Slate.fr).

Le 3e volet de cette saga s’intéresse à présent à la dimension culturelle de l’e-exclusion. Attention cependant, on l’a déjà entrevu dans les billets sur les deux premiers fossés numériques, ces déterminants ont parfois tendance à se cumuler. Ainsi, un senior (fossé générationnel) qui évolue dans un milieu défavorisé (fossé socio-économique) se trouve doublement freiné pour accéder et maîtriser le numérique. Mais par extension, ce même senior souffrira aussi d’illettrisme numérique (fossé culturel) s’il n’a pas eu accès à une éducation au numérique. Vous me direz sûrement que cet exemple est caricatural et que « ce pauvre vieux » ne vit vraiment pas avec son temps… Au-delà de cet exemple, les inégalités face au numérique demeurent bien présentes. Pour ne pas tomber dans les clichés et tenter de démontrer l’ampleur du phénomène, place aux jeunes dans ce billet ! :)

L’e-exclusion conditionnée à la fois par l’environnement familial et scolaire

Le fossé culturel est indissociable du niveau d’éducation, c’est pourquoi les personnes les moins diplômées comptent parmi celles qui ont « un moindre accès à domicile à un ordinateur (56 %) et à Internet (50,5 %) » selon le rapport du CAS. On peut considérer que les natifs du numérique n’auraient pas à s’y adapter, contrairement à leurs aînés, puisqu’ils « ont grandi dans un environnement numérique (ordinateurs, téléphones portables, jeux vidéo, lecteurs MP3, Internet…) ». Pourtant le déterminisme social peut être perçu comme à l’origine de l’illettrisme numérique de certains jeunes, au sens où le milieu social des parents a tendance à conditionner l’avenir des enfants.

L’article Ecole et numérique, fossé et ou fracture de Bruno Devauchelle distingue deux types d’environnements numériques coexistant :

  • Environnement personnel : Les digital natives ont beau être contemporains de l’essor du numérique, l’influence de leur entourage social est déterminante dans cet apprentissage (au même titre que pour celui de la lecture par exemple).

  • Environnement de socialité : Les usages des digital natives reposent aussi sur leur univers social. « La fracture numérique serait donc aujourd’hui une fracture sociale, (…) dans la mesure où elle concerne la capacité à s’impliquer dans des dynamiques “sociales” au sens anglais du terme, suivant la logique des réseaux du même nom » (voir Bertrand Duperrin).

L’enjeu est bien là : « derrière l’accès à la lecture et au numérique se cache également l’accès à la connaissance, au savoir et à l’économie » (voir Alain Van-Cuyck). C’est pourquoi il estime qu’« on peut s’attendre à ce que ce soit aux systèmes éducatifs de former tous les élèves à maîtriser ces techniques, afin de permettre une meilleure diffusion du savoir et l’égalité des chances ». L’idéal républicain place l’école comme l’institution en charge de transmettre le savoir à tous, de gommer les inégalités et de préparer les enfants à devenir citoyens. Mais le fonctionnement et les résultats produits par l’école sont de plus en plus contestés (réforme de la carte scolaire, écoles privées, modèle élitiste, manque de moyens, etc.) à tel point que l’égalité des chances et l’ascenseur social ne s’apparentent de plus en plus qu’à des idéaux. Il y a quelques années déjà, le passage « de l’école républicaine à l’école sociale » était prôné. La dimension numérique de l’école s’y ajoute désormais au vu de l’enjeu pour les jeunes de maîtriser les nouvelles technologies.

L’e-exclusion conditionnée par les usages du numérique

La maîtrise inégale des différentes pratiques du numérique (recherche sur Internet, utilisation des traitements de textes, en passant par le mail, les réseaux sociaux ou les jeux en ligne, etc.) peut se révéler handicapante et marginaliser certains digital natives. A ce sujet, le rapport du CAS s’appuie sur une étude TNS Media Intelligence de 2007 « Ado Techno Sapiens » distinguant cinq groupes typologiques selon leur degré croissant de maîtrise du numérique (« débutants », « gamers », « bavards », « no life » et « ado techno sapiens »). Il ressort que les gamers et les no life (38 % des jeunes de l’étude) utilisent les nouvelles technologies « de manière parcellaire » ou « sectaire ».

« Ces profils peuvent être corrélés à la catégorie socioprofessionnelle des parents, créant ainsi un nouveau fossé numérique parmi la jeune génération entre ceux issus d’un milieu économiquement et culturellement favorisé et ceux issus d’un milieu défavorisé ». Par extension, « le niveau de maîtrise des outils informatiques peut avoir des incidences sur la scolarité ».

Pour les anciens Ado Techno Sapiens, les incidences sont visibles dans le milieu professionnel.  Certains de ces « représentants de la génération Y » se voient offrir des opportunités comme la gestion de stratégies numériques, comme l’explique Christophe Ginisty. Cette tendance a toutefois des limites : il déplore leur manque d’expérience, et y voit là « un enjeu global de sensibilisation et de formation qu’il faut opérer à destination des cadres dirigeants ». L’e-learning serait-il adapté ?

Les usages des réseaux sociaux par les digital natives sont parfois mal compris par leurs parents qui ne conçoivent pas que leur enfant puisse s’exposer sur Internet et converser avec des centaines d’amis (virtuels). Peut-on voir ici « une nouvelle fracture numérique » ? En un certain sens, oui. Cette incompréhension est source de repli et de protectionnisme pour ces parents, effrayés par les discours sur le porno en ligne, la protection des données, la mémoire éternelle de Google ou le grand méchant Facebook. Il est clair que l’éducation au web va de pair avec la prudence, c’est pourquoi la compréhension des risques potentiels est capitale pour adopter de bonnes pratiques. Toutefois, une étude sur l’utilisation des smartphones par les jeunes a révélé fin 2011 que ces derniers étaient plus prudents que les adultes en matière de stockage de données personnelles. A méditer…

Quelles tentatives d’e-inclusion peut-on recenser pour lutter contre la fracture culturelle des digital natives ?

Le plan de développement des usages du numérique à l’école présenté par Luc Chatel fin 2010 ambitionne de former les élèves à l’usage des TIC. L’intégration à l’école des outils numériques est largement traitée dans le rapport du CAS. Pour cela, l’équipement des établissements et la formation des enseignants sont des pré-requis dans la mesure où ces derniers ne sont pas tous utilisateurs du numérique. Avec la mise en place de manuels et cahiers de textes numériques, ainsi qu’avec les  tableaux blancs interactifs, l’interactivité s’installe à l’école. Les nouvelles technologies renforceraient d’ailleurs l’attention et la curiosité des élèves, mais peut-être faut-il n’y voir qu’un effet temporaire de nouveauté ?

Le Brevet Informatique et Internet (B2i), présenté comme « attestation de compétences » en est un corollaire. Au-delà de ces dispositifs gouvernementaux, le site associatif Café Pédagogique par exemple « évalue les nouvelles ressources éducatives disponibles sur Internet ». Le mouvement est donc en phase d’appropriation par les professionnels concernés. Même si elle relève de la dimension socio-économique des étudiants, l’opération « Tablette à 1 € par jour » (pendant deux ans) se situe dans le prolongement de l’initiative « Micro-portable étudiant » lancée en 2004. Pour être efficace, la formation scolaire au numérique doit pouvoir être suivie d’un usage personnel, en cela l’équipement demeure nécessaire.

La rencontre « Education et numérique » prévue prochainement à la Cantine Numérique rennaise atteste de la mouvance vers des pratiques d’enseignement intégrant les ressources numériques. Ainsi, les usages de Twitter en classe et des serious games pourraient être voués à se développer rapidement à tout niveau éducatif. A suivre, Apple a prévu une annonce sur le thème de l’éducation,  au Guggenheim de NY le 19 janvier prochain ; les rumeurs tournent autour d’iBooks et de manuels scolaires numériques…

Pourquoi j’en parle ?

Parce que ce 3e axe d’appréhension de la fracture numérique est le moins visible, bien qu’il soit  pourtant très lié au critère socio-économique. A mon sens, la résorption du fossé culturel passera par l’école, parce que (même si elle est sans cesse réformée) je crois que cette institution peut être un lieu d’apprentissage qui comble les faiblesses héritées de son milieu social.

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