Les nouveaux chiens de garde : un pamphlet à la Michel Moore au cœur des « grands » médias

Ce documentaire renvoie en 1997, année de parution de l’ouvrage Les nouveaux chiens de garde de Serge Halimi. Les réalisateurs Yannick Kergoat et Gilles Balbastre remettent cet essai à l’ordre du jour en signant un travail critique prenant pour cible les connivences entre les milieux politiques, industriels et médiatiques. La bande-annonce dynamique avait aiguisé ma curiosité, d’autant plus que les films consacrés aux médias se comptent sur les doigts de la main ! Je n’ai pas été déçue par cette satire, bien au contraire … je l’ai adorée. Pour une fois, les médias sont scrutés, sans prendre de pincettes.

Le film est évidemment sujet à controverses et polémiques tant les propriétaires de presse, journalistes et experts pris pour cible sont à la limite de la caricature. Il ne faut pas se leurrer : de matière générale déjà, les critiques sont rarement acceptées. Mais examiner les médias, « 4e pouvoir », relèverait même du sacrilège. Les écrits de Serge Halimi s’étaient déjà attirés les foudres des « grands » acteurs des médias en 1997 : il n’y a qu’à regarder ces citations acerbes s’égrenant dans le générique final du documentaire ! Presse et démocratie sont indissociables, dès lors que l’on conjugue indépendance, objectivité et pluralisme. Le scénario reste fidèle à ces idéaux puisqu’il est bâti sur ces critères. L’adaptation du livre démontre que les « nouveaux » chiens de garde d’Halimi ont perduré jusqu’à aujourd’hui. Plus inquiétantes, les citations choisies des Chiens de garde de Paul Nizan (1932) s’intègrent parfaitement au film. Dans sa préface de la réédition en 2005, Serge Halimi y déplorait d’ailleurs la « fraîcheur » et l’« actualité » de l’analyse…

Haro sur les connivences politico-médiatiques !

Ca fait du bien de ressentir des frissons d’agitation, à mesure que le documentaire met en scène de manière concrète plein d’impressions qu’on avait déjà pu avoir, mais sans forcément pousser le raisonnement jusqu’au bout. On a le sentiment que la révolution est en marche, emboîtant le pas à Stéphane Hessel et surfant sur la vague des indignés ! Dans un contexte où l’info est centrée sur la perte du triple A, la crise, le chômage et les enfantillages des candidats au trône présidentiel, ce film n’épargne pas les personnages ciblés. Il propose un traitement à la fois polémique et rafraîchissant des grands groupes de presse français. Les applaudissements à la fin de la projection témoignent de la justesse du ton employé.

Un documentaire traitant des médias aujourd’hui se devait d’exploiter le multi-support, au-delà du simple écran de cinéma. C’est chose faite avec un site dédié et un journal disponible à la sortie des salles : interviews, anecdotes permettent de prolonger le film pour« réveiller les consciences ». On apprend aussi que ce film est « le résultat d’un travail collectif, celui d’une mouvance née du conflit social de 1995 et irriguée par les travaux de Pierre Bourdieu et de Serge Halimi ». La Carte du parti de la presse et de l’argent (PPA) qui s’y trouve a été réalisée par Le Plan B en 2006 (successeur de PLPL). Sans grande surprise, les acteurs plutôt orientés presse alternative qui ont contribué au « méticuleux travail d’archivage » ne figurent pas sur cette carte à l’image de constellations : Le Monde Diplomatique, Acrimed, Fakir.

carte PPA

Retour au film et à la planque des caméras Place de la Concorde, le dernier mercredi du mois, qui met en lumière le gratin des élites politico-industrialo-intello-économico-médiatiques (toute orientation politique confondue). Ces membres privilégiés du club Le Siècle se réunissent alors à huis-clos autour d’un dîner. Le documentaire a pris le parti d’« étiqueter » les protagonistes, avec une claire visée pédagogique. Le spectateur découvre donc les acteurs, grâce à leur CV épinglé à l’écran : postes actuels et passés, cumul de fonctions et de sièges dans des conseils d’administration. Conflits d’intérêts ?

Haro sur les « journalistes vedettes » !

Dès le départ, le documentaire restreint son champ aux « journalistes vedettes ». Les protagonistes passés au crible sont donc pour la plupart connus du grand public (PPDA, Christine Ockrent, Laurent Joffrin, Jean-Pierre Elkabbach, Eric Fottorino, Arlette Chabot, Alain Duhamel, Nicolas Demorand, etc.). Une trentaine d’« experts » est également sur le devant de la scène, du fait de leur omniprésence médiatique (Alain Minc, Elie Cohen, Michel Godet, Christian de Boissieu, etc.). Relations amoureuses entre des stars du journalisme et des hommes politiques, « ménages » très lucratifs pour animer des colloques d’entreprises par des journalistes vedettes aux allures, certaines fois, de stars du show-biz. Les exemples dépeints dans le documentaire ne manquent pas, images à l’appui.

Les critiques déplorent des phrases sorties de leur contexte ainsi que ces attaques ad hominem, sans qu’un droit de réponse ne soit accordé aux intéressés. Les réalisateurs rappellent que « dans le film, on ne tape pas sur les journalistes de base, les soutiers de l’information ». C’est clair que sur la population globale de 36 815 journalistes (cartes de presse attribuées en 2011), ces « journalistes vedettes » ne constituent qu’une goutte dans l’océan. Pourtant, ce sont bien eux qui sont sur le devant de la scène médias… Et le documentaire a le mérite de le préciser dès les premières minutes.

Haro sur les JT !

Ca fait du bien de se rendre compte que son dégoût overdose des JT peut notamment s’expliquer. Je me demande souvent quel est l’intérêt d’un reportage au cœur de nos campagnes françaises pour y découvrir le concours de la plus grande galette des rois ?! Ou quel est le but d’un micro-trottoir dans les grands magasins parisiens à l’ouverture des soldes ?! Apprendre que oui, avec notre faible pouvoir d’achat on préfère s’acheter deux paires de chaussettes en soldes… Formidable ! Mais quand on pense qu’il y a des gens qui crèvent de faim dans le monde, qui vivent dans des zones de guerre, on aimerait être informés davantage sur leur quotidien, sur leurs vies. D’ailleurs, il est bien triste de réaliser que la mort de Gilles Jacquier à Homs sert l’occasion de rappeler le courage de ces reporters de guerre, alors qu’on ne le leur accorde finalement qu’une faible place dans l’agenda médiatique…

Pour revenir aux messages du film, le traitement médiatique des banlieues (« quartiers sensibles »), des faits div’ ou de l’« insécurité » renvoie bien plus loin qu’à de simples marronniers. A coup de clichés sur les maux de notre société (alcoolisme, chômage et pédophilie pour l’affaire d’Outreau), on réalise que les téléspectateurs sont pris pour des cons. Parce que pour les informer, on les abreuve de stéréotypes et de raccourcis… La séquence consacrée aux « émeutes de banlieues » en 2005 est effrayante. Un éducateur maghrébin accepte de faire le tour des plateaux TV pour évoquer le quotidien au cœur des « quartiers sensibles », mais l’accueil qui lui est réservé est des plus choquants : il se fait malmener. Mêmes questions, mêmes consignes : « dites-leur de rentrer chez eux ! » est la phrase la plus entendue. Le montage amplifie l’effet de répétition, à la limite de l’absurde, jusqu’à ce que cet individu craque : on ne l’a pas invité pour qu’il s’exprime, mais bien pour relayer un message d’apaisement.

Pourquoi j’en parle ?

Ce documentaire rafraîchit les critiques plus ou moins fréquemment adressées aux liens entre médias, politique et industrie. On se souvient il y a peu des polémiques sur les cumulards ou sur les « off » à la française. Cet appel à la prise de conscience et à la vigilance est le bienvenu en 2012, année électorale, année de tous les débats. Nul doute que ce documentaire ne dépassera pas le carton d’Intouchables au box-office : cela dit, il touchera les spectateurs friands de médias et sensibles aux idéaux de la presse, et satisfera tout révolutionnaire enfoui au fond de chacun…

Bonus

« Ce documentaire brûlot de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat balance un coup de pied dans le Paysage audiovisuel français et ses vedettes, moquant leur révérence face aux puissances de l’argent et du pouvoir » – RFI 

« Un documentaire féroce et drôle, qui veut aussi secouer notre sens critique. C’est fait » – JDD.fr

« Pour tout dire de ce film, [il y a] des procès en sorcellerie et un climat de chasse au journaliste détestables » – L’Express – Blog de Renaud Revel

« C’est tour à tour exagérément caricatural, édifiant, injuste, frappant, paranoïaque, cruel, inquiétant » – LeFigaro.fr

« Dépassant le cadre classique d’une analyse sur la concentration des médias, le film s’accroche à cet angle mort de l’aveuglement des médias sur eux-mêmes » – LesInrocks

« La politique de l’extrait choisi d’archives, associée à la stigmatisation individuelle de personnes auxquelles on n’accorde pas le moindre droit de réponse, sont à ce titre des procédés contestables. L’on sait trop quel effet trompeur peut avoir une image, dès lors qu’elle a été délibérément isolée aux seules fins d’illustrer une thèse »LeMonde.fr (Jacques Mandelbaum)

« Un film qui met en colère Jean-Michel Aphatie («réchauffé d’une vieille daube», «has been TV», peste-il sur Twitter) ne peut pas être totalement mauvais. Et ça risque de japper encore dans le chenil médiatique au spectacle de ces Nouveaux Chiens de garde. (…) Tout est toujours pareil, rien n’a changé depuis le livre d’Halimi en 1997, nous hurle le film pendant 1 h 44. Sauf que si, ça a changé et c’est pire. Il est un immense absent dans ces Nouveaux Chiens de garde. Du pouvoir politique, les auteurs ne retiennent que le cocasse Alain Peyrefitte dictant son JT à Léon Zitrone. Rien, ou si peu, de Nicolas Sarkozy qui, en s’attribuant la nomination des présidents de l’audiovisuel public, a légitimé le statut de chien de garde. Celui qui s’est offert la laisse » – Next – Libé

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2 Responses to Les nouveaux chiens de garde : un pamphlet à la Michel Moore au cœur des « grands » médias

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