Fracture numérique #4 : un concept controversé toujours d’actualité

La fracture numérique est désormais une notion fréquemment utilisée dans les médias, les discours politiques, la recherche et les milieux associatifs. Certains y voient la transposition du slogan électoral « fracture sociale » de Jacques Chirac en 1995. Mais pour les puristes, le terme est issu de l’expression anglo-saxonne« digital divide », développée à la même période. Son appréhension ne fait pas l’objet d’un consensus, en témoigne l’existence de nombreuses définitions et critères. Dans les billets consacrés jusque-là à ce thème, j’ai voulu examiner trois facettes récurrentes via les fossés générationnelsocio-économique et culturel.

Pourtant, dans mes recherches et réflexions, je me suis parfois heurtée à des difficultés causées par ces déterminants multiples. Bien que leurs définitions soient indispensables pour appréhender le phénomène, elles se sont finalement révélées intimement liées. La revue Réseaux publiée en 2004 (volume 22) consacrait un dossier à la fracture numérique, dévoilant déjà le flou de la notion : « la fracture numérique : une faille sans fondement ? » (Alain Rallet et Fabrice Rochelandet). Les déterminants sont aussi sujets de débats : on y trouve l’idée de« double fracture » (Fabrice Le Guel) ou de « quatre dimensions » (Abdel Ben Youssef). Bien que largement reconnus, les enjeux liés à la conversion au numérique font l’objet d’approches variables.

Des querelles de chercheurs qui étayent l’existence du phénomène d’exclusion

Le concept se trouve désormais au cœur de politiques publiques destinées à favoriser l’accès de tous aux réseaux, aux équipements et aux usages. D’abord envisagées à travers la garantie du principe d’égalité d’accès aux infrastructures, ces mesures se sont progressivement étendues aux champs socio-économiques avec la prise de conscience que le numérique est vecteur de croissance et de compétitivité de l’économie. La fracture numérique est donc devenue une limite à combler, pour que se développe l’économie numérique. Les rapports et événements sur le thème se multiplient depuis quelques années : Rapport Attali, Assises du NumériqueObservatoire du numériqueforum e-G8Conseil National du numériquePlan France Numérique 2012-2020. Devenu un sujet politique, nul doute que le numérique fera partie la campagne présidentielle de cette année.

Mais du côté des chercheurs, le terme ne fait pas l’unanimité : « Fracture numérique, ne soyons pas dupes des mots » (Bruno Ollivier). Attention, le constat d’exclusions par le numérique n’est pas remis en cause. C’est plutôt la construction du concept qui est sujet à controverses, d’autant plus qu’elle conditionne la teneur des politiques publiques. La « puissance narrative de la fracture » numérique la place même comme « l’expression d’une idéologie », d’un « mythe » pour Eric Guichard qui se livre à une analyse de discours dans les travaux de ses confrères et les enquêtes. Par rapport aux déterminants et définitions, il déplore leur fondement sur un « arsenal statistique ». Les travaux de Daniel Pimienta sont cités pour évoquer la « fracture paradigmatique », idée selon laquelle les politiques publiques sont prises en s’appuyant sur des préoccupations trop limitées (visées quantitatives ?) alors qu’elles devraient réellement prendre en compte« l’alphabétisation numérique et informationnelle » (objectifs quantitatifs et qualitatifs ?).

Signe que ces querelles de chercheurs sont en cohérence avec l’air du temps, la question des usages numériques paraît bien comme le fossé le plus difficile à appréhender. « L’accès à Internet ne fait pas tout » conclue RSLN Mag à propos d’un article du Guardian sur le sujet. Dès lors que l’on s’attache aux producteurs de contenus, une forte disparité géographique persiste. Sur l’universalité du web, Arthur Devriendt évoque « la fracture numérique prise au piège du cyberespace » en estimant qu’une fois les fossés matériels comblés (équipement et connexion), des« cyber-fractures » demeurent. Cette approche (décrivant les travaux de Mark Graham) considère qu’une fois connectés au « cyberespace – village global », les individus se heurtent à l’existence de multiples « cyber-espaces » délimités par des facteurs comme la langue, la culture, les choix politiques (blocages) et la visibilité (filtres du web).

L’existence d’inégalités en matière d’accessibilité et d’usage du numérique est admise, mais le terme demeure imparfait. D’où l’utilisation croissante du terme e-exclusion : « Si le terme « fracture numérique » a le mérite de la concision, il a maintes fois été démontré qu’il était loin de donner une représentation satisfaisante des multiples facettes de l’exclusion numérique. On lui préfère alors les termes d’inclusion/exclusion numérique à penser non pas sur le modèle de la dualité mais sur celui d’un continuum de situations complexes » (Marianne Trainoir).

Des controverses qui soulèvent l’idéal technologique de diffusion des innovations

Les innovations connaissent un rythme de diffusion qui varie selon le temps nécessaire à l’ensemble des catégories d’utilisateurs pour s’approprier les nouvelles technologies (innovateurs, adeptes précoces, majorité précoce, majorité tardive, retardataires). Cette chaîne des usagers n’est jamais parfaite ou intégrale : des laissés-pour-compte subsistent par choix (pas besoin / pas envie / pas le tem

ps) ou par nécessité (pas les moyens / pas les compétences). Mais la fameuse courbe en S représente le rythme classique d’adoption des innovations par l’ensemble des utilisateurs touchés. Alain Rallet (Réseaux, 2004) soulève la question de la temporalité induite par cette courbe, à propos de la fracture numérique : « Les inégalités constatées ne sont-elles pas les étapes nécessaires de tout processus de diffusion ? (…) La fracture numérique ne serait alors qu’une forme d’expression de l’épaisseur temporelle du processus de diffusion (le parcours de la courbe en S) ».

Le chercheur a poussé sa réflexion jusqu’à l’examen de la causalité : « la fracture numérique ne serait-elle pas la conséquence d’inégalités socio-économiques bien connues ? ». Raouchen Methamem insiste sur ce point au sens où la mesure de la fracture numérique constitue un réel enjeu, puisqu’elle oriente les politiques publiques. Ainsi se pose la question de savoir si elle relève d’un « simple retard de diffusion » ou si elle « représente des inégalités structurelles auxquelles il convient de remédier ». On se trouve malheureusement en présence du débat de la poule et de l’œuf…

Réseaux

Abdel Ben Youssef (Réseaux 2004) évoque quant à lui la thèse en vogue de la responsabilité de la fracture numérique aux primo-adoptants, qui orientent le sens de l’évolution technologique. Ces leaders distanceraient dans leur sillage lesfollowers et aggraveraient ainsi les inégalités. Pour y remédier, on peut alors envisager les débats autour de la possibilité de consacrer l’accès à Internet comme droit de l’homme. Un rapport de l’ONU l’envisage, non sans susciter l’opposition de Vinton G. Cerf, un des pères fondateurs d’Internet, dans un éditorial publié sur le NYT. Sans nier le poids des réseaux sociaux lors des révolutions arabes, il affirme « Technology is an enabler of rights, not a right itself » (la technologie facilite l’exercice des droits, mais n’est pas un droit en soi).

Je suis d’accord avec cette idée selon laquelle la consécration d’Internet comme droit fondamental ne résout rien : combien de jolies déclarations de principes existent sans que ces derniers soient appliqués ?! Militer pour l’accès à la connaissance et lutter contre la censure d’Internet par certains gouvernements passe davantage par la promotion de liberté d’expression et de communication. Internet n’est qu’un moyen de diffusion parmi d’autres. Le point de vue du juriste Didier Frochot sur cette question est des plus pertinents :

« Imaginons que du jour au lendemain, Internet disparaisse au profit d’on ne sait quel nouveau réseau de communication plus performant : de quoi auraient l’air les ronflantes déclarations de droits de l’homme garantissant l’accès au réseau Internet, périmé et obsolète ? »

Pourquoi j’en parle ?

Ce billet clôture ma saga sur ce thème. Selon les prédictions d’IBM pour les cinq prochaines années, dévoilées en décembre 2011, la révolution mobile permettrait de résorber la fracture numérique. RDV dans cinq ans…

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