Focus sur le webdocumentaire à la Cantine Numérique Rennaise : #1 Benchmark

Fin février, le webdocumentaire a été mis à l’honneur lors d’un événement à la Cantine Numérique Rennaise (aka LaCNR pour les habitués). Ce premier focus sur la thématique dans l’histoire de LaCNR, qui a fêté il y a peu ses un an, a été animé par Vincent Ogloblinsky du groupe Regards. La séance s’est déroulée en deux parties, avec d’abord un benchmark basé sur 7 webdocs sortis en 2011, suivi d’un débat dans lequel sont notamment intervenus des représentants de médias bretons. La tenue de cet événement est loin d’être anodine, dans la mesure où Rennes a été le sujet d’un webdoc sur La Rue de La Soif, diffusé par Le Mensuel de Rennes. Compte tenu de l’ampleur et de la richesse des informations échangées pendant près de 2 h 45, deux billets me paraissent nécessaires pour revenir sur cet événement.

Webdoc LaCNRCrédit photo

Le benchmark ou l’approche du webdocumentaire par le visuel

L’approche de Vincent Ogloblinsky m’est d’abord apparue un peu déroutante. Sans expliquer même rapidement ce qu’était un webdoc, il a directement amorcé le passage en revue de 7 projets variés. Je me suis dit que cette entrée directe dans le vif du sujet, peut-être un peu brutale, aurait pu dérouter plus d’un spectateur, découvrant la question. Mais après quelques minutes de présentation, j’ai réalisé qu’il s’agissait en fait d’une excellente manière d’aborder le sujet. En effet, cela a permis d’éviter que la séance ne s’englue dans les polémiques autour de la caractérisation de ce genre en construction. Cette question fait régulièrement débat dans l’univers du webdoc, et il n’existe en réalité pas de définition précise (faisant consensus tout du moins). Pour certains, le webdocumentaire ne serait qu’un terme galvaudé, mais à la mode. Il serait employé à toutes les sauces pour catégoriser le moindre projet web un peu innovant : une once d’interactivité, une touche de narration plus ou moins délinéarisée ou un brin de gamification suffirait donc pour créer un webdoc.

C’est pourquoi, par le biais de son benchmark, le message de Vincent Ogloblinsky serait que le webdocumentaire est caractérisé par la diversité. D’ailleurs, la cinquantaine de personnes présentes à l’événement a semblé constituer un public curieux, si ce n’est déjà averti sur le sujet. De plus, quelques réactions spontanées au cours du benchmark ont suffi pour révéler que les dimensions de diversité et de tâtonnement du genre étaient bien passées. Les 7 webdocs retenus ont été décortiqués, en particulier à travers les prismes des schémas narratifs utilisés et des degrés variables d’interactivité. Dans cette approche par le concret, les mots étaient au service du visuel en somme. A titre anecdotique, le spectateur n’aura pas pu s’empêcher de relever quelques bugs liés au temps de chargement parfois conséquent des webdocs. Vincent Ogloblinsky avait pourtant fait en sorte d’anticiper ces problèmes en ouvrant au préalable toutes les pages web dans son navigateur. J’ai été un peu surprise de voir que la lourdeur et les contraintes techniques propres aux webdocs n’ont pas été ouvertement évoquées. Je pense également au recours récurrent au développement en Flash, qui rend impossible toute consultation sur Safari Mobile, donc sur iPhone et iPad…

Le décryptage de la construction et des usages de 7 webdocumentaires

Ce panel de webdocs a mis l’accent sur la diversité des diffuseurs et des producteurs.

Ma tribu c’est ma vie
ONF (Office National du Film du Canada)

La vie à sac
Médecins du Monde / CAPA

 Rapporteur de crise
Curiosphere (groupe France TV) / Honkytonk

 La Rue de La Soif
Le Mensuel de Rennes / Groupe Regards

R97 La Jeanne
Le Télégramme / Corner Prod

 Manipulations
France TV / Upian

Code Barre
Arte / ONF

A noter, j’ai décidé de ne pas traiter ce dernier exemple, bien qu’il ait été abordé pendant la séance. En effet, son caractère d’expérience transmédia (web, smartphone, tablette) passe par des points d’entrée variant de la saisie d’un mot clef à la photo d’un code barre de produit pour accéder à des vidéos.

Exemples

A la consultation de ces 6 webdocs, on se rend compte que les parcours diffèrent selon les choix opérés lors de la réalisation en matière de narration. Certaines sont linéaires, c’est-à-dire que les éléments s’enchaînent de manière assez classique jusqu’à la fin (Ma tribu c’est ma vie, Rapporteur de crise). Le parcours est donc balisé et planifié, sur le mode du chapitrage par exemple. Au contraire, d’autres fonctionnent sur un mode de constellation, c’est-à-dire que l’internaute dispose de davantage de latitude dans sa découverte des contenus (La vie à sac, La Rue de La Soif, R97 La Jeanne, Manipulations). Il n’y a pas d’ordre défini et pas de fin en soi. Manipulations propose par exemple une barre de progression afin que l’usager ait conscience de son avancement dans l’investigation.

Pour ce qui est de l’interactivité, les possibilités varient également presque du tout au tout. Dans certains cas, il n’est possible que de poster des avis ou commentaires (Ma tribu c’est ma vie), alors que d’autres ont intégré des fonctionnalités ludiques qui ne sont pas sans rappeler la gamification. Elles donnent par exemple accès à des contenus bonus (Manipulations). Tous ces choix sont déterminants en termes d’expérience utilisateur. Ainsi selon la part de liberté de navigation accordée à l’internaute, celui-ci peut passer de simple spectateur à un véritable acteur (comme l’a illustré Vincent Ogloblinsky par la formule « lectacteur »).

Au-delà de ces critères, il convient d’évoquer d’autres angles qui ont le mérite de souligner la réalité d’usage du webdocumentaire. Pour cela, Vincent Ogloblinsky est parvenu à recueillir quelques données auprès de certains des diffuseurs précités. L’audience constitue un premier indicateur : avec par exemple 13 000 visiteurs uniques (VU) et 16 000 pages vues pour La Rue de La Soif, 25 000 VU et 350 000 pages vues pour R97 La Jeanne, tous deux diffusés par des médias hyperlocaux. Evidemment, si l’on a la folie des grandeurs, ces chiffres paraissent dérisoires par rapport au succès de Prison Valley, qui demeure la référence dans l’univers du webdocumentaire avec plus de 400 000 VU sur le site dédié (Le Cercle Les Echos, 03/2011). Pourtant, ce sont trois projets d’envergure bien différents et au vu des moyens et des sujets traités, la performance est loin d’être anodine pour des médias comme Le Télégramme et Le Mensuel de Rennes. Enfin, la dimension qui m’est parue bien plus poussée est celle du temps moyen passé par les internautes par rapport au temps de contenu disponible. Avec 5 mn de parcours moyen pour 25 mn de contenu disponible, La Rue de La Soif réalise un temps de captation de l’attention un peu moins élevé que R97 La Jeanne avec une moyenne de 13 mn pour un parcours total de 60 mn.

Quelques interventions au cours du benchmark ont souligné les points centraux autour desquels allait graviter le débat, en particulier le financement et l’audience. Pour certains, le caractère restreint du public conquis par les webdocs a été vu comme une faiblesse, notamment en matière de monétisation. Pourtant, il s’agit d’un genre novateur pour lequel les usages sont émergents. Cela traduit l’opposition entre la perception du webdoc comme un produit grand public vs une cible de niche. D’où les désaccords en termes de financement. A titre d’exemple, la narration délinéarisée de Manipulations a été appréhendée comme « une usine à gaz » par un spectateur, considérant qu’il n’y avait aucun effet pédagogique : fragmenter l’histoire reviendrait à complexifier la compréhension des rouages de l’affaire Clearstream, déjà épineuse. Tous les internautes ne seraient pas forcément capables de saisir cette « ersatz de liberté », d’où une dimension un peu élitiste du webdoc. Le décryptage du débat clôturant cette séance prometteuse fera l’objet d’un prochain billet.

Pourquoi j’en parle ?

J’ai entamé une saga consacrée aux webdocumentaires il y a quelques mois. Je ne pouvais donc pas manquer cette première session à LaCNR !

Data PS.

Les chiffres ne sont pas vraiment mon fort, cependant les données d’audience sont majoritairement perçues comme l’indicateur de réussite de référence en ligne, puisque la monétisation de l’audience par la publicité est une stratégie en vogue. C’est pourquoi, pour prendre conscience de l’audience dont un webdoc bénéficie, il convient à mon sens de rapporter celle-ci aux données du média diffuseur. Pour indication, nous comparons l’audience cumulée du webdoc à l’audience mensuelle du média.
Les 13 000 visiteurs uniques et 16 000 pages vues de La Rue de La Soif doivent être mis en parallèle avec les 23 000 VU et les 120 000 pages vues qu’enregistre Le Mensuel de Rennes (Google AdPlanner) :  le webdoc représente alors respectivement 57% des visiteurs et 13% des pages vues au cours d’un mois, une belle réussite. Les 25 000 VU et 350 000 pages vues de R97 La Jeanne représentent une audience plus élevée, mais il faut garder à l’esprit les 3,1 M de VU, 4,5 M de visites et les 13, 3 M de pages vues du Télégramme.com (OJD, 01/2012) : le webdoc représente alors respectivement 0.8% des visiteurs et 2.6% des pages vues au cours un mois, une réussite finalement moyenne compte tenu de l’exposition possible. Enfin, les 400 000 VU de Prison Valley (03/2011, LeCercleLesEchos) doivent être considérés en tenant compte des chiffres d’Arte.tv qui enregistrait sur cette période 7,2 M de visiteurs et 26,8 M de pages vues (OJD) : le webdoc représente alors 5.6% des visiteurs au cours d’un mois ; il faudrait également tenir compte de la couverture médiatique de ce webdoc, ainsi que de l’impact sur l’image de Arte comme un innovateur de nouvelles formes médiatiques.

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