Comprendre les journalistes aujourd’hui pour envisager une réconciliation public / médias

La première séance publique du Social Media Club Rennes a abordé les questions de la qualité de l’information et de la réconciliation public / médias à la cantine numérique rennaise. Le thème fait écho à l’initiative des indignés du PAF, collectif de citoyens né suite au constat de dérives dans le traitement de l’information, parmi lesquelles figure un faux reportage diffusé sur TF1 fin 2011 (pratique du bidonnage). A noter, l’objectif n’est pas de jeter la pierre aux journalistes, démarche qui se contenterait simplement d’établir un listing recensant les mauvaises pratiques. Au contraire, le collectif est allé à la rencontre de journalistes afin de comprendre les contraintes pesant sur la fabrication de l’information. Cette approche constructive a donc permis aux indignés du PAF de mettre en lumière trois axes qui ont servi de trame à la tenue de table-rondes sur ce thème dans toute la France du 20 au 22 mars 2012.

SMC2Crédit photo

Animée par Anthony Chénais de la cantine numérique rennaise, la table-ronde bretonne a accueilli Barbara Fontar – Docteur en Sciences de l’information et de la communication et spécialiste des médias – et Killian Tribouillard – Rédacteur en chef au Mensuel du golfe du Morbihan et au Mensuel de Rennes. L’approche pédagogique retenue par les intervenants s’est révélée des plus pertinentes pour cette première séance publique du Social Media Club. Une quinzaine de personnes était présente pour l’occasion, public probablement quelque peu restreint du fait de l’effervescence de l’agenda rennais avec l’inauguration simultanée de la novosphère.

Être journaliste aujourd’hui : un métier attirant, mais imparfaitement structuré

Killian Tribouillard l’a justement souligné : « le journalisme a mauvaise presse, pourtant c’est un métier à la mode », en attestent la quantité de formations supérieures et l’aura caractérisant la profession. Sur ce point, Barbara Fontar a rappelé qu’en deux décennies (1980-2000), le nombre de journalistes a été multiplié par deux, passant de 20 000 à près de 40 000 détenteurs de la fameuse carte de presse. Dès lors, un effet de seuil a été atteint, avec pour conséquence la précarisation accrue des professionnels de l’information (la proportion de pigistes avoisine 20 % des journalistes encartés aujourd’hui). La pige et l’enchaînement de CDD sont devenus un passage obligé pour tout faiseur d’information, et le rêve d’une insertion professionnelle stable relève de plus en plus du parcours du combattant. La question des modalités de délivrance de la carte de presse comme attribut journalistique a été abordée. Barbara Fontar a rappelé que la profession était définie de manière tautologique, approche déterminant le critère matériel auquel est conditionnée la délivrance de la carte de presse (tirer la majorité de ses revenus de l’activité de journaliste) :

« Le journaliste professionnel est celui qui a pour occupation principale, régulière et rétribuée, l’exercice de sa profession dans une ou plusieurs publications quotidiennes ou périodiques ou dans une ou plusieurs agences de presse et qui en tire le principal de ses ressources » (Loi Brachard de 1935).

Attribut sacralisé, la carte de presse participe au statut particulier dont bénéficient les journalistes, afin de garantir leur indépendance (déductions fiscales, clauses de cession et de conscience). Pourtant, les critères d’attribution appliqués par la CCIJP (Commission de la Carte d’Identité des Journalistes Professionnels) se révèlent restrictifs voire sujets à controverses, comme l’a justement souligné Anthony Chénais. Ainsi, les 36 815 journalistes encartés ne refléteraient pas la réalité du champ journalistique. En sont notamment exclus les journalistes dont les ressources liées aux piges sont inférieures à leurs activités annexes, pourtant nécessaires pour vivre. De même, les journalistes travaillant dans les publications de communication institutionnelle (ex : périodiques des collectivités locales) ne peuvent prétendre à être encartés que si cette publication est considérée comme un organe de presse, c’est-à-dire si elle dispose d’un numéro de commission paritaire.

Le groupe journalistique serait donc plus large que le nombre de cartes attribuées ne le laisse paraître. La profession s’étant structurée par empilement de lois et de chartes à visée déclarative, elle souffre de l’absence d’un véritable Ordre des journalistes. Il n’existe en effet pas d’instance de régulation habilitée à sanctionner les dérives des journalistes (la Commission de la Carte n’ayant pas été dotée de pouvoir disciplinaire). Le CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel) exerce bien un contrôle, mais qui se limite au secteur audiovisuel. D’ailleurs, selon Barbara Fontar, « le CSA fait bien rigoler les journalistes ! ». Au-delà de cette structuration imparfaite de la profession de journaliste, la prise en compte des mutations du paysage médiatique et des compétences journalistiques semble nécessaire.

Pour ce qui est de la description du quotidien des journalistes, Killian Tribouillard a déclaré : « c’est un métier à divers visages, étroitement corrélé au média dans lequel le journaliste travaille ». Ainsi, « en presse locale, on connaît tout mais on n’est spécialiste de rien ». Pour lui, la profession de journaliste tend donc à reposer davantage sur la culture générale et sur les compétences individuelles, que sur le suivi d’une formation journalistique. Cela est particulièrement vrai, au vu des spécialisations sectorielles : les sujets techniques publiés dans des rubriques ou publications de niches ont en effet davantage besoin d’être couverts par des spécialistes que par des journalistes généralistes, afin que l’information satisfasse les lecteurs. Enfin, pour ne se limiter qu’à une anecdote relative à l’information numérique, Barbara Fontar a cité le cas d’un média en ligne qui s’était lancé en implantant sa salle de rédaction dans un McDonald’s ! (Wifi gratuit)

Être journaliste aujourd’hui : se heurter à une crise de confiance des lecteurs

La question des agences de presse, comme l’AFP, a été rapidement évoquée à travers la notion de révolution. Historiquement pourvoyeuses de dépêches reprises par les autres médias, elles sont de plus en plus concurrencées par ces mêmes médias qui sont également leurs clients. Barbara Fontar a rappelé la notion de « circulation circulaire de l’information » dans les médias, au sens où « les journalistes sont les premiers lecteurs de la presse ». Mais les pratiques journalistiques tirent en effet de plus en plus profit d’autres sources, par exemple par l’usage des réseaux sociaux. La concurrence entre médias implique donc une remise en question des schémas traditionnels, d’où le fait que les journalistes n’attendent plus forcément les dépêches d’agences pour sortir une information. Le travail quotidien des journalistes a en effet considérablement évolué ces dernières années, notamment du fait des contraintes croissantes en termes de productivité et de réactivité. Par manque de temps, les fondamentaux tels que la vérification et le recoupement des sources seraient de moins en moins appliqués par certains. A tel point que ces principes ne relèveraient désormais plus que du « domaine de la bonne pratique journalistique ».

L’actualité de cette semaine focalisée sur le raid mené à Toulouse l’a tristement confirmé. La quête du scoop, la spectacularisation de l’information et la pression exercée par le concept d’information en continu expliqueraient de telles dérives. La couverture live de ces événements a donné lieu à l’annonce erronée sur BFM TV de l’arrestation du suspect mercredi après-midi, information rapidement infirmée par la suite. Mais trop tard, le fameux effet boule de neige, consistant en la reprise des informations entre médias, avait déjà été enclenché. Pour comprendre le schéma de propagation de cette information non vérifiée, je vous conseille la lecture de cet article.

Cet incident ne relève pas du bidonnage, mais traduit des pratiques déviantes qui contribuent à miner la perception des médias par leur public. Quelle crédibilité ont les médias aux yeux de leurs lecteurs ? Pour y répondre, le baromètre de confiance dans les médias réalisé annuellement depuis 1987 par TNS Sofres pour La Croix révèle la défiance croissante des citoyens envers l’information :

« Les Français ne sont pas avares de critiques sur les media qu’ils consomment. Ils leur font notamment moins confiance que l’an dernier. (…) Parallèlement, les Français sont une majorité à estimer que la qualité des media s’est détériorée depuis 10 ans (40%). Les plus critiques sont les catégories sociales supérieures (49%, dont 59% chez les cadres), les diplômés du supérieur (49%) ainsi que les lecteurs fréquents de la presse écrite (45%). A l’inverse, les catégories populaires (31%) sont un peu plus indulgentes ».

Le fossé grandissant entre les médias et leur public ne date pas d’hier. Pour Anthony Chénais, la détérioration de la qualité de l’information et les pratiques déviantes risquent de plus en plus de contraindre les citoyens à recouper eux-mêmes les informations. Barbara Fontar était d’accord sur ce point, mais s’en est inquiétée au sens où seul un « téléspectateur parfait » pourrait y parvenir. Elle a donc insisté sur la notion d’éducation aux médias, qui demeure lacunaire à l’heure actuelle.

Être journaliste aujourd’hui : haïr la critique par ses pairs et espérer se réconcilier avec son public

La noblesse de la profession s’est bâtie sur son rôle démocratique, souvent évoqué à travers l’expression de quatrième pouvoir. Bien sûr, pour assurer le bon fonctionnement de la démocratie, quelques limites ont été progressivement apportées à la liberté d’expression (diffamation, incitation à la haine, négation des crimes contre l’humanité, apologie du suicide, etc.). La loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 a donc été quelque peu ajustée au fil du temps. Mais, le droit constitutionnel nous apprend bien que toute démocratie est fondée sur la notion de contre-pouvoir, les fameux « checks and balances » aux États-Unis. Pourtant, les médias semblent y déroger et fait encore plus surprenant, ils ne supportent généralement pas la critique. En bref, l’inexistence d’un Ordre des journalistes et d’une instance apte à sanctionner les pratiques déviantes ont très certainement contribué à miner le champ journalistique, qui remplirait finalement sa mission du haut de sa « tour d’ivoire » (voir l’article d’Erwann Gaucher concernant les propos de Rodolphe Belmer sur les médias sociaux et les rapports entre les journalistes et leur public). Cette image est volontairement un peu provocante, et j’imagine déjà les réactions indignées qu’elle pourrait susciter chez les pro de l’info…

Ne vous énervez pas, celle-ci me sert juste à introduire les propos de Barbara Fontar sur la quasi inexistence de la critique des journalistes par leurs pairs. D’ailleurs, attention ! Le mot critique est connoté négativement, mais étymologiquement la critique renvoie à « l’art de discerner ». Bref, selon la sociologue, la seule émission critiquant publiquement les médias était Arrêt sur Images, diffusée sur France 5 entre 1995 et 2007. Son présentateur, Daniel Schneidermann aurait été détesté et vu comme un « bœuf-carotte » par ses pairs. La suppression de cette émission de la grille des programmes a alors été suivie du lancement du pure-player éponyme @rrêt sur images. Que reste-il sinon de la critique des médias ? Pas grand-chose selon Barbara Fontar… L’émission Médias Le Mag sur France 5 ne propose qu’un décryptage de l’actualité des médias. Le Petit Journal de Yann Barthès sur Canal Plus souffre de sa difficile caractérisation, entre divertissement et information, en témoigne le débat autour du renouvellement des cartes de presse de ses journalistes. Seuls le film Les nouveaux chiens de garde (dont j’ai déjà parlé ici) et le livre de Jean Quatremer intitulé Sexe, mensonges et médias, semblent avoir tenté d’œuvrer en la matière récemment, même s’ils n’ont pas forcément eu un accueil favorable. En bref, on pourrait dire que le documentaire Les nouveaux chiens de garde en particulier a été jugé polémique en osant jeter un tel pavé dans la mare !

Pour conclure sur ce point, Killian Tribouillard a évoqué la régulation opérée par le public. Ainsi, un publi-reportage non mentionné comme tel dans un journal susciterait des réactions de la part des lecteurs. De plus, le Courrier des Lecteurs occupe une place visible dans Le Mensuel de Rennes par exemple (juste après le sommaire). Les signes + et – distinguent alors les retours positifs des commentaires négatifs. Pour Killian Tribouillard, le journaliste se doit de rectifier de ses erreurs de manière visible pour son public. Cela répond à un principe d’honnêteté journalistique. Pourtant, l’émission L’hebdo du médiateur, qui donnait la parole aux téléspectateurs de France 2, a été diffusée pendant 10 ans sur le petit écran avant de disparaître en 2008.

Être journaliste aujourd’hui : respecter sa déontologie et résister aux collusions politico-financières

L’équilibre entre déontologie journalistique et nécessaire subsistance des médias a été abordé pour conclure cette table-ronde. Killian Tribouillard a rappelé l’histoire du Mensuel du golfe du Morbihan et du Mensuel de Rennes pour l’illustrer. Ces magazines, créés par des journalistes, plaçaient les idéaux et les valeurs d’indépendance au cœur du projet, d’où la rédaction d’une charte éditoriale. Mais pour se lancer dans l’aventure, ces concepteurs ont évidemment eu besoin de construire leur modèle économique reposant alors sur un ratio de 40 % de vente aux annonceurs et de 60 % de vente aux lecteurs. Une organisation bicéphale (sans lien de subordination) a donc été adoptée avec une Direction de l’information et une Direction commerciale, reflétant la conciliation du cœur de métier journalistique avec la satisfaction des besoins économiques. La dimension hyperlocale a logiquement permis de toucher des petits annonceurs, achetant une audience et une visibilité. Au vu du marché de la pub locale, ces mensuels sont parvenus à respecter leur objectif de « diversification du portefeuille client ». Le chiffre de moins de 10 % de dépendance vis-à-vis d’un annonceur a été avancé comme garantie d’indépendance. Mais parallèlement à la publicité, la question de la qualité journalistique apparaît comme le second pilier du business model pour séduire et fidéliser les lecteurs. Killian Tribouillard a raconté l’anecdote d’un sujet titrant en Une « La Mairie vire-t-elle à droite ? », pas forcément bien perçu mais dont la finalité était de susciter un débat. Les équipes ont opté pour la publication d’un n° avec une Une percutante (photo de la Mairie penchée à droite) pour interpeller l’acheteur en kiosque.

Les caractéristiques des modèles économiques impliquent de distinguer, pour Barbara Fontar, les chaînes publiques des chaînes privées (elle a mentionné la célèbre formule « TF1 vend du temps de cerveau disponible à Coca-Cola »). A une échelle plus globale, la sociologue a évoqué la collusion des médias avec les financeurs (actionnaires, annonceurs) et les politiques. Ainsi, elle a rappelé que 60 % des journalistes étaient parisiens, d’où l’existence d’une sphère journalistico-politique liée au suivi de formations communes dans les grandes écoles notamment. Dès lors, quelles sont les failles potentielles à la déontologie journalistique : cadeaux des annonceurs, sensibilité à un discours, manque de recul et d’esprit critique, pratique des ménages, etc. Barbara Fontar a également souligné une forme d’autocensure des journalistes, par exemple dans le traitement de l’actualité concernant les actionnaires de leur média. Beaucoup de ces points sont abordés dans Les Nouveaux chiens de garde. Je vous renvoie donc à ce billet, et au visionnage du film si vous l’avez manqué. Enfin, pour répondre au titre de cet article, je vous conseille la lecture de l’ouvrage de Jean-Marie Charon, Les journalistes et leur public : le grand malentendu.

Pourquoi j’en parle ? Parce que la thématique de cette séance du SMC fait écho aux thèmes abordés dans mon mémoire de 4e année, dont je reparlerai prochainement.

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