Présidentielles, numérique et liberté d’expression : dilemme dans les médias et résistance dans les réseaux sociaux

Il était prédit que les présidentielles 2012 seraient numériques. Mais mis à part le dynamisme de la twittosphère, lié à sa forte composante journalistico-geek, on n’a pas trop vu le web et le participatif à l’œuvre. Les thématiques de campagne n’ont pas non plus fait rêver, parce que les débats se sont trop souvent embourbés focalisés sur des arguments électoralistes, bien loin des préoccupations et des sujets que beaucoup de Français auraient aimé entendre. Ennui, déception, fossé grandissant entre politiques et citoyens, bref autant de sentiments répétés pendant la campagne…

Tout cela n’est pas nouveau et on vit vraiment un remake à chaque élection. On nous ressort toujours le même blabla et les mêmes démons : communautarisme, spectre d’une abstention record, carcan contraignant des mesures du temps de parole, possibilité d’un 21 avril bis, etc. Et pourtant, le taux de participation pour le premier tour a atteint 80 %, contrairement à ce que tous les sondages relayés dans les médias annonçaient. Tout cela ne donne que l’impression d’un vieux vinyle rayé, qu’on n’arriverait pas à enlever de la platine médiatique. Et pourtant, à l’heure où les réseaux sociaux sont devenus incontournables, on a quand même entrevu un soupçon de rébellion porté principalement par les médias traditionnels avec la contestation des dispositifs législatifs encadrant la campagne.

Du côté des médias francophones étrangers : liberté de diffusion

Les sondages du type prise de température à la sortie des urnes ont été massivement relayés par les médias suisses et belges en ce dimanche du premier tour. Principal effet pervers ? La saturation de ces sites transfrontaliers ; il fallait donc s’acharner pour parvenir à s’y connecter…

Chrome

RTBF a même opté pour un stratagème consistant à ne donner aux internautes que la possibilité d’accéder aux informations chaudes, à savoir le premier tour de la présidentielle française.

RTBF

Les Français ont donc massivement consulté ces informations dans leur quête du scoop électoral.

RTBF tweet

Autre initiative, des bloggers politiques ont choisi d’ouvrir un blog http://resultats2012.blog.co.nz/, bien sûr non hébergé en France pour diffuser les sondages sous embargo et les résultats de sortie des urnes. Dans leur interview, ils dénoncent le décalage entre le dispositif législatif et la réalité des usages et de la circulation de l’information à l’ère numérique.

Tweet psdtl

Les questions de l’archaïsme de la loi ou de son décalage avec la société, on les retrouve fréquemment. La conclusion du billet d’Erwann Gaucher sur ce point est révélatrice : « Faudra-t-il dans les prochaines années attendre 23 heures, voir le lundi matin pour connaître le nom des nouveaux présidents ? C’est là dessus que le législateur devra sans doute se pencher maintenant. Il aurait été inspiré de le faire dès cette année, mais comme toujours face aux nouveaux usages numériques, il attend d’être au pied du mur et de voir une loi rendue inapplicable pour s’y intéresser ».

Du côté des médias français : contraintes imposées par le territoire

Les débats autour du contournement prévisible du Code Electoral interdisant la diffusion des tendances des suffrages avant 20 heures ont bel et bien été suivis d’effet. Mais finalement pas par les médias traditionnels en France ! Il suffit de regarder les résultats Google Actualités France en fin d’après-midi du premier tour (vers 18 heures). Les articles les mieux référencés ne faisaient état que du taux de participation !

GoogleActu

« L’attentisme est de rigueur » en ce premier tour. Les médias ont finalement joué la carte de la prudence. Certains avaient laissé planer le suspense : on a beaucoup parlé de Jean-Marc Morandini notamment, mais Libération avait aussi donné rendez-vous à ses lecteurs ce dimanche à 18h30. Les explications de Nicolas Demorand permettent de comprendre comment une loi électorale, qui bien que contestée, a été respectée par les éditeurs au vu des sanctions économiques potentielles : « sur internet et les réseaux sociaux circulent déjà des chiffres invérifiables et démentis par les sondeurs qui assurent ne pas avoir réalisé de sondages sortie des urnes. Nous devrions peut-être disposer d’ici 30 minutes environ des premières estimations que la loi nous interdit de publier. Le risque encouru est au minimum de 375.000 euros pour une entreprise de presse, sans parler d’autres conséquences économiques, réelles et sérieuses, qui fragiliseraient Libération. L’ensemble de ces sommes nous semble disproportionné par rapport à l’intérêt d’une information rendue publique à 20h ».

Seule l’AFP semble avoir fait acte de rébellion en diffusant une dépêche à 18h46 contenant des estimations des résultats du scrutin. Cela dit, l’agence aurait précisé que « la diffusion de ces informations auprès du grand public est de la seule responsabilité de ses clients ». La cible de l’agence étant le BtoB (les éditeurs de presse donc), la question de son contournement de la loi n’est pas si évidente que cela puisque ce sont ses clients qui transmettent ses informations au grand public (BtoC). Pourtant, la réaction du Parquet de Paris n’a pas tardé puisqu’il a annoncé ouvrir une enquête sur la publication par des médias et des journalistes de résultats estimés avant l’heure légale de 20h.

Selon Arrêt sur images, sont visés par cette enquête « deux médias belges (la RTBF et Le Soir), un média suisse (la télé publique RTS), un journaliste belge qui aurait envoyé les estimations par tweet, et un site basé en Nouvelle-Zélande, (…) certainement resultats2012. (…) L’AFP est aussi poursuivie ». Bizarre que le Parquet poursuive des médias étrangers, la loi française ne s’appliquant théoriquement que sur son territoire. En effet, si une dictature votait une loi interdisant la couverture médiatique d’événements se passant sur ton territoire, les médias français s’y plieraient-ils ? Les idéaux journalistique et de liberté d’expression nous permettent d’espérer que non. Alors, mis à part un blocage en amont des connexions françaises vers ces sites transfrontaliers, solution liberticide il va sans dire, les autorités françaises n’auraient vraisemblablement pas eu d’autre choix.

Et pendant ce temps-là du côté des réseaux sociaux : le boom de #RadioLondres

Durant les 48 heures d’embargo relatif à la publication de sondages et d’estimations de résultats jusqu’à la fin du scrutin, la twittopshère s’est pourtant animée, à tel point que le hashtag #RadioLondres figurait en première place des Trending Topics France. « Dès vendredi soir, alors que journaux, télés et radio faisaient silence sur la campagne, Twitter était entré en résistance avec un hashtag, #radiolondres, sur lequel des milliers d’internautes publiaient, à la manière des messages codés diffusés depuis la capitale britannique durant la seconde guerre mondiale, des messages plus ou moins humoristiques relayant rumeurs et faits » (LeMonde.fr).

Trending topics

Mêlant ironie et dérision, les utilisateurs de Twitter s’en sont donnés à cœur joie.

radio Londres

Les médias traditionnels en ont pris pour leur grade, et certains utilisateurs n’ont pas manqué de rappeler le caractère non vérifié des informations circulant sur les réseaux sociaux. La question des usages du second écran était flagrante avec nombre de live-tweets et de commentaires sur les émissions télé.

MEdias tradi

Et à 20 heures, lors de la divulgation des premières estimations des résultats par tous les médias, le ton était à la stupeur et à la remise en question, avec le score historique réalisé par le Front National.

derniers tweets

Franz-Olivier Giesbert, directeur de l’hebdomadaire Le Point, s’est d’ailleurs fait remarquer sur France 2 dimanche soir en affirmant que la presse devait faire son « mea culpa », parce qu’elle « a dit énormément de conneries pendant la campagne ». Mouais, les journalistes n’ont en effet pas vu la poussée du FN, mais à mon sens cela renvoie aussi et surtout à l’éternelle rengaine selon laquelle les sondages ne sont pas fiables et sont pourtant placés au cœur de l’information de campagne…

Et pendant ce temps-là du côté des bureaux de vote : dépouillement manuel et traditionnel

Entre dilemme des médias traditionnels et effervescence de la twittosphère, la visite d’un bureau de vote à l’heure du dépouillement m’a permis de revenir à la réalité physique d’une certaine manière. Mise entre parenthèse des débats et rumeurs, des critiques des velléités des médias traditionnels et de la révolution portée par les utilisateurs des médias sociaux. La réalité des élections aujourd’hui c’est encore ça :

Dépouillement

Un système de dépouillement participatif, grâce auquel les citoyens apportent leur contribution à la révélation des résultats du scrutin. Consciencieusement, chaque enveloppe est ouverte et les noms figurant sur les bulletins de vote sont énoncés un à un, recensés sur les feuilles de dépouillement manuellement avec un stylo. Ce mode de fonctionnement paraît un peu archaïque (à quand le vote électronique ?), mais l’écriture des résultats sur un tableau à craie conserve tout de même un charme certain.

Rsltts bureau de vote

Pourquoi j’en parle ? Parce que les élections présidentielles sont LE sujet majeur dont on nous gave depuis des mois :)

This entry was posted in MediaMorphose and tagged , , . Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s