Open démocratie : la combinaison de l’open data et du web participatif

La troisième session du Social Media Club Rennes s’est intéressée à l’open démocratie. Par le terme démocratie ouverte, comprenez à la fois l’évocation des promesses de l’open data (transparence et participation) et l’analyse de la notion d’engagement citoyen en ligne (web 2.0). Ces deux angles ont été respectivement traités par Simon Chignard (auteur du récent et conseillé ouvrage « Open data. Comprendre l’ouverture des données publiques » aux Éditions FYP) et par le duo composé de Céline Mounier (sociologue à la Direction de l’innovation commerciale d’Orange) et de Laurence Dhaleine (sociologue à Orange Labs). Alors que le premier a offert au public une présentation très pédagogique du phénomène de l’open data et de ses questions sous-jacentes, le tandem de sociologues a restitué les résultats d’une enquête menée dans le cadre d’un « café numérique » sur les utilisations citoyennes du web en septembre 2011.

SMC 3Laurence Dhaleine, Céline Mounier et Simon Chignard

L’open data comme objet politique : transparence vs. participation ?

Simon Chignard est revenu sur l’histoire des données ouvertes, qui ont la particularité d’être nées de la pratique et non d’un dispositif législatif (comme c’est le cas pour les données publiques). La création du terme open data remonte à 1995, même s’il n’est apparu que récemment dans le champ politique. C’est en effet bien l’Open Government Initiative portée par Barack Obama dès le lendemain de son investiture en janvier 2009 qui a marqué l’amorce politique du phénomène. Pour raconter la genèse des données ouvertes, Simon Chignard a insisté sur la personnalité de Tim O’Reilly qui a joué un rôle clef en réunissant un groupe de travail de trente personnes (sponsorisé par Yahoo et Google) en décembre 2007 à Sebastopol en Californie. L’Open Government Working Group a défini huit principes de l’Open Governement Data : « Data Must Be Complete / Primary / Timely / Accessible / Machine processable / Non-Discriminatory / Non-Proprietary / License-free ». Cette étape a constitué une avancé majeure dans la définition des données ouvertes. Pourtant, Simon Chignard considère que c’est aussi aux États-Unis à ce moment-là qu’est né « le péché originel » de l’open data, avec l’émergence de deux lectures : la transparence des gouvernements et la participation citoyenne. Celles-ci constituent les promesses fondatrices de l’open data. Plus ou moins contradictoires, elles se révèlent néanmoins complémentaires, puisqu’elles fondent ensemble les piliers de l’open démocratie.

En pratique, ces lectures variables de l’open data traduisent l’émergence de trois courants dont les visions se distinguent par la force variable accordée à ces promesses centrales que sont la transparence et la visibilité. D’abord, l’approche libérale se fait l’écho d’une défiance à l’égard de l’acteur public, voyant la transparence comme un outil pour dénoncer. Ensuite, la famille libérale-libertaire repose davantage sur la méfiance à l’égard des gouvernements, préférant alors concevoir la transparence à des fins de surveillance. Enfin, le mouvement participatif est basé sur la notion de bienveillance, en ambitionnant de reconstruire la confiance citoyenne envers les institutions. On pourrait relativiser la portée de ces catégories comme relevant de l’anecdotique au sens où l’open data ne serait finalement qu’un mouvement unique, mais non. Certes, la question des données ouvertes repose globalement sur l’idéal d’open government, mais les trois courants présentés traduisent bien une scission entre les credo et les objectifs visés par leurs partisans. Simon Chignard a illustré ce point avec le débat suscité par une étude comparative de la fondation IFRAP (famille libérale) sur l’enseignement public et privé, les apports de celle-ci étant contestables par les tenants de la conception participative.

Le mouvement de l’open data, né outre-Atlantique, se diffuse à grande vitesse depuis que le champ politique se l’est approprié. Mais les collectivités qui ouvrent leurs données en tant que telles ne répondent a priori qu’au principe de transparence. D’où l’enjeu d’encourager les dimensions d’appropriation et de participation à ce mouvement pour que les citoyens prennent réellement conscience des apports de l’open data dans la vie démocratique et quotidienne. Aux côtés de l’idéal d’open government, la dimension démocratique de la sphère Internet entre également en scène avec ses fondations participatives.

La démocratie Internet : espace d’expression et/ou d’action politique des citoyens ?

Le site communautaire Dream Orange a été présenté par Laurence Dhaleine et Céline Mounier comme un espace « d’innovations participatives » par le biais des « cafés numériques » qu’elles coordonnent. Les sociologues ont présenté les résultats d’une étude qualitative de dix jours menée sous cette forme auprès d’un échantillon de 30 internautes aux engagements et pratiques numériques variés, il y a quelques mois. Le premier point renvoie aux trois sentiments exprimés par le panel suite à l’association des mots démocratie et Internet. D’abord, l’enthousiasme véhicule les idéaux de liberté, d’ouverture et de respect véhiculés par le web. Ensuite, l’espoir traduit le renouveau et l’avenir. Enfin, la suspicion renvoie davantage aux notions de dangers et de manipulations. La présentation de ces deux sociologues fait directement écho aux promesses démocratiques de l’Internet et à l’ouvrage de Dominique Cardon. En l’occurrence, l’étude de la participation citoyenne en ligne a permis de mettre en avant quatre utilisations du web servant la démocratie.

D’abord, le concept de citoyen éclairé renvoie à Internet comme source d’information immédiate. Le temps réel, l’accessibilité et la diversité de l’information sont ressortis comme des atouts pour les internautes afin de croiser les regards et les points de vue pour construire leur libre-arbitre et leur opinion. Cela étant, les réserves formulées ont principalement tourné autour de la densité de l’information en ligne (infobésité), indissociable des problématiques de tri et de fiabilité (suspicion). Puis, la fonction de citoyen actif fait appel aux atouts des pratiques de participation en ligne, boostées par la désintermédiation (échanges directs sans filtre journalistique) et par l’usage de pseudos. Toutefois, les réponses ont révélé qu’Internet ne constituait qu’un outil au service de la prise de parole citoyenne, un relai de l’engagement réalisé dans le monde physique.

Ensuite, la qualité de citoyen exigent fait écho aux outils de démarches en ligne, telles que l’inscription sur les listes électorales ou la déclaration de ses impôts. Cela dit, les internautes ne semblent pas prêts pour le vote électronique et se sont dits inquiets de la confidentialité et la protection de leurs données personnelles. Enfin, la facette de citoyen ancré dans la vie locale sur le web est ressortie comme un complément des initiatives physiques telles que les conseils de quartier. Les préoccupations en termes de renforcement du lien social sont cependant contrebalancées par les craintes de « ne participer qu’à des joutes » et de la non-neutralité de ces lieux d’échanges.

Du point de vue des participants à ce « café numérique », l’Internet est bien apparu comme un outil au service de la démocratie, particulièrement en termes d’informations disponibles et d’espace d’expression et d’échange. La vivification de la vie démocratique locale en est ressortie comme un souhait majeur. Lancé début 2011, le portail communautaire idvilles ouvert aux citoyens et aux municipalités peut être évoqué comme un outil de dialogue de la démocratie participative. Mais cet enthousiasme autour de la démocratie Internet n’a pas occulté les sentiments de méfiance et de crise des institutions qui demeurent présents même à travers les usages numériques. Les acteurs politiques et administratifs font preuve d’engagement en se saisissant progressivement de l’espace Internet, mais les attentes reposent à présent sur leurs facultés d’animations et d’échanges.

Pour ce qui est de la sensibilisation du grand public à l’open data, la question de l’approche est apparue comme capitale. Ainsi, les formulations ouvertes du type « quelles données souhaitez-vous connaître ? » semblent bien moins pertinentes qu’un questionnement basé sur l’énumération d’un listing de données plus parlantes. Le micro-trottoir que nous avions réalisé en décembre dernier sur les Rennais et l’open data, dans le cadre de l’enquête Où habitez-vous vraiment ? (OrangeLabs, Owni, La Fing et EverydataLab), révélait d’ailleurs bien la nécessité de communiquer sur les apports de l’open data pour les citoyens. Pour conclure sur ce point, Simon Chignard nous a dévoilé « le secret de famille de l’open data », l’animation étant la clef pour susciter « le désir de data » du plus grand nombre. L’exemple cité de la plateforme de Montpellier en est révélateur, dans la mesure où la collectivité peine à susciter l’intérêt autour de la réutilisation des données, en dépit d’un site très fonctionnel et complet.

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