Lancement de la première édition MediaLab Session à Nantes : acte 1

Vous connaissez le principe des start-up weekends ? MediaLab Session c’est un projet dans le même esprit qui s’intéresse au domaine des médias. L’objectif : concevoir un média en 48 heures en repensant « les contenants et contenus médiatiques ». La méthode : rassembler et mutualiser un spectre de compétences pour constituer des équipes pluridisciplinaires, alliant journalistes, communicants, designers, développeurs, étudiants comme professionnels. Parrainée par Nicolas Voisin (Owni, 22Mars, Tactilize), cette première édition de MediaLab Session est portée par une équipe soudée autour de son fondateur Romain Saillet, avec Simon Robic, Yoann Digue et Emmanuelle Sibiril notamment.

MediaLab Session

Le défi qu’ont accepté de relever les participants à l’événement est de bâtir des projets de créations médiatiques en un weekend (du 11 au 13 mai 2012). Pour y parvenir, ils bénéficieront de l’accompagnement et de conseils prodigués par des mentors : Philippe Couve, Nirina Thibault, Romain Guefveneu, Walter Bouvais, Arnaud Chaigneau, Olivier Dassonville et Christophe Cariou. Une trentaine de participants va tenter l’aventure, un nombre déjà conséquent pour assurer un accompagnement optimal des groupes. Le weekend se conclura par la présentation de leurs réalisations à un jury d’experts des médias et d’entrepreneurs dimanche soir au cours d’un pitch de cinq minutes seulement. L’enjeu sera de voir comment les membres des équipes seront parvenus à travailler ensemble, en un temps limité, pour proposer un projet autant construit et abouti que possible.

Soirée de lancement de la MediaLab Session

MLS présentation

Une trentaine de participants a assisté à la soirée de lancement de la MediaLab Session dans les locaux de SciencesCom à Nantes. Romain Saillet a rappelé l’organisation et les objectifs de cette expérimentation. L’idée n’étant pas de parvenir à révolutionner les médias en 48 heures, mais bien d’élaborer des projets innovants par petites touches. Cette courte phase de cadrage s’est révélée des plus utiles, notamment au niveau des méthodes de travail, telles que les pitchs ou les brainstormings. Certains participants ont en effet admis qu’ils n’étaient pas forcément familiers avec ces pratiques. Au vu de son mode de fonctionnement, ce type d’événement génère donc de véritables challenges, en particulier du fait de sa courte durée et du regroupement d’individus d’horizons variés pour travailler ensemble.

Pour encourager les discussions et la mise en pratique, un exercice d’initiation au pitch a été lancé après la constitution de quatre groupes de manière aléatoire. Le tirage de deux papiers a suffi pour amorcer la séance : un type de média et une thématique. Puis, quelques minutes pour discuter et imaginer un pitch d’une minute seulement, la sonnerie du chronomètre marquant la fin (non négociable) de la prestation. C’est ainsi que quatre projets sont nés : un pure player sur les gens (à la mode d’un « Jean-Pierre Pernault sur le net »), une webradio européenne, une application dédiée à l’économie (basée sur des visualisations des secteurs recrutant et des emplois numériques) et une webTV sur les animaux (pensée pour que les enfants puissent découvrir un pays avec un animal comme point d’entrée). Cette courte session a révélé qu’à partir d’une idée générale, il était possible de faire émerger des projets aussi divers que variés après seulement quelques échanges, même entre des personnes ne se connaissant pas forcément. C’est ici que les propos de Romain Saillet ont déjà pris toute leur dimension : « la MediaLab Session c’est presque avant tout une aventure humaine ! ».

Choix des projets et constitution des équipes

MLS pitch

Sur la trentaine de participants, le nombre d’hommes s’est révélé être plus élevé que celui de femmes avec des proportions de l’ordre deux tiers / un tiers. Ce type de constat paraît pourtant récurrent : que l’on parle des univers high-tech comme des médias, les femmes y sont bien souvent sous-représentées. Je ne vais pas donc m’attarder sur ce manque de parité, mais plutôt déjà saluer la présence de participantes féminines ! Après tout, ce weekend ne sera pas fait que de projets de mecs, et c’est déjà ça. Parmi les participants, certains étaient venus avec une idée en tête : six pitchs de projets ont donc eu lieu afin de tenter d’y rallier des forces vives et de constituer des équipes.

Voici les six idées présentées brièvement (sachant que toutes n’avaient pas de noms de code) :

  • Un magazine mensuel gratuit bi-média (print-web) news ou lifestyle
  • « MediaPeuple » : une revue du web sur les gens ordinaires
  • Un pure player hyperlocal axé sur les faits divers et la justice, avec une attention portée au dynamisme des réseaux sociaux sur l’actualité locale
  • « Style connect » : une webcast événementielle (sport, musique, etc.) que l’usager peut s’approprier et qui comporterait une dimension sociale pour rassembler des communautés de passionnés
  • « Glastnost » : une page blanche alimentée par une rédaction en open source, passant par la mise en ligne de contenus bruts géolocalisés
  • Une webradio citoyenne européenne s’appuyant par exemple sur les radios universitaires pour faire entendre les sons de protestation.

Les sujets de ces projets reflètent globalement les évolutions en cours dans le secteur des médias : seul un projet bi-média, beaucoup de web, du contributif, du communautaire, etc. Il est possible de remarquer l’absence d’idées portées par de purs geeks : pas de projets fous de visualisations de données, de social games, etc. La forte composante journalistique des participants y est très certainement liée.

Ces porteurs de projets qui se sont livrés à l’exercice du pitch ont été contraints d’aller à l’essentiel pour faire passer leurs idées au public en une minute. Logiquement, certains mentors ont relevé que la principale faiblesse de leurs présentations reposait sur l’absence d’évocation des compétences nécessaires pour mener à bien leurs projets. Les participants ont discuté entre eux et avec les porteurs de projets. Certains ont directement choisi leur projet « par coup de cœur », alors que d’autres ont davantage papillonné de groupe en groupe.

MLS tableau équipe

La constitution de quatre équipes s’est finalement achevée, éliminant deux projets. Les porteurs de projets ont rapidement réalisé des déséquilibres ou faiblesses en termes de compétences, avec le constat d’une surreprésentation des journalistes, d’un manque de développeurs et surtout de designers. La dimension média de la MediaLab Session est peut-être un facteur explicatif de la présence limitée de compétences techniques et graphiques. Mais cela n’arrêtera pas les groupes, ce paramètre est un défi à relever pour les participants ! Les projets en lice pour les prochaines 48 heures sont donc : le magazine mensuel gratuit bi-média, le pure player hyperlocal axé sur les faits divers et la justice, la webcast événementielle et la page blanche alimentée par une rédaction en open source.

Un petit apéro et les équipes se sont déjà mises au travail pour faire plus ample connaissance et pour définir globalement leurs projets. Quelques mentors les ont déjà accompagnés dans cette première phase. Cela étant, les locaux de SciencesCom fermant leurs portes à 22 heures pour cette première soirée, c’est parfois avec difficulté que les organisateurs ont dû « chasser » les participants qui, pour certains, étaient déjà bien lancés dans l’aventure. Des conseils de repos leur ont été prodigués pour tenir le choc des prochaines 48 heures. Le rendez-vous a été fixé au samedi matin à 9 heures, mais sans aucune contrainte jusqu’au dimanche 18 heures. Nous verrons si certains groupes adoptent un mode de travail en non-stop jusqu’à cette échéance pour porter leurs projets le plus loin possible.

Un petit coup d’œil sur #mlsnantes samedi matin révélait que certains participants étaient très bien lancés !

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Le débat « jeunesse PS contre jeunesse UMP » dans un bar de Rennes : en public, en live streaming et en replay. Un partenariat entre médias hyperlocaux.

Début mai 2012. Dernière ligne droite avant le second tour des élections présidentielles. Lassitude… La campagne est de plus en plus sale. Les ultimes meetings n’ont pas fait exception et ont produit leur lot de surprises, parmi lesquelles et non des moindres des agressions croissantes de journalistes lors des rassemblements UMP. On s’accroche. Beaucoup de citoyens ont bravé l’ennui (pendant près de 3 heures) en regardant le débat de l’entre-deux-tours mercredi 2 mai (près de 18 millions de téléspectateurs), afin d’être vraiment éclairés pour passer par l’isoloir.

Dans le même état d’esprit, comme avant-goût de ce grand débat télévisé, j’ai assisté à un débat public faisant appel à des représentants hyperlocaux rennais des deux partis. L’événement « Jeunesse PS contre jeunesse UMP : le grand débat » a débuté vers 18 heures dans le bar l’atelier de l’artiste, en plein centre ville, en présence d’une trentaine de personnes. L’occasion de se (re)mettre dans le bain tout en étant rentré à temps chez soi pour assister au sacro-saint débat républicain entre les deux « vrais » candidats en lice pour le second tour. Je salue donc le timing idéal de cette initiative qui a contribué à ramener la campagne à une échelle plus locale, bien loin de l’ampleur des meetings habituels.

Une expérimentation à temporalité variable : imbrication des mondes physique et virtuel 

Ce débat public de l’entre-deux tours est né d’un partenariat entre médias locaux : Le Mensuel de Rennes, RennesTV, Radio Campus Rennes et Canal B. Cet événement constitue en réalité la seconde expérimentation en la matière. Un billet consacré à RennesTV évoquait l’inauguration en mars 2012 de ce partenariat fondé sur le souhait de réaliser un débat public en live streaming (puis en replay) autour du thème « Rennes : la fête est-elle finie ? ». Ces événements présentent donc l’intérêt d’être à la fois ouverts au public et retransmis en direct sur le web. Il est aussi possible de les regarder plus tard (en replay), après montage lorsque la vidéo est disponible en ligne. Leur principe est simple : ces acteurs de la scène médiatique rennaise se rassemblent pour mutualiser leurs compétences et tirer profit de leur complémentarité. Ainsi, Killian Tribouillard et Nicolas Legendre du Mensuel de Rennes ont animé et modéré le débat. Pendant ce temps-là, les équipes de RennesTV, de Radio Campus Rennes et de Canal B étaient respectivement en place pour gérer la prise d’images et de sons.

Café des artistesG-D : Tristan Lahais, Killian Tribouillard, Nicolas Legendre, Anaïs Jehanno

Ce type d’initiative novatrice mérite d’être évoqué ; les médias défendant traditionnellement leur territoire. Il arrive que l’on voit côte à côte des logos de médias sur des affiches ou flyers d’événements, mais c’est généralement indépendant de leur volonté (ils ne sont pas à l’origine de ces rapprochements). En bref, j’ai apprécié la concrétisation de cette initiative. Dire que j’ai aimé c’est cool, et pourtant je vois un intérêt à formuler quelques remarques sur le déroulé de cette expérimentation. Il ne s’agit peut-être que de lacunes de rodage, mais prendre du recul et réfléchir est toujours utile afin de parfaire les prochaines éditions.

Le débat s’est lancé sur un ton amical et blagueur : « on avait invité François Hollande et Nicolas Sarkozy pour venir débattre ici ce soir, mais ils ont été retenus à Paris pour un débat sur les grandes chaînes de télé ! ». Les échanges se sont poursuivis de manière polie, mais professionnelle. Le temps de parole de chacun était minuté, de manière à garantir la fameuse égalité. Les « jeunes » représentants des deux partis n’étaient pas nés de la dernière pluie et n’ont pas été choisis au hasard : ils ont soutenu leur candidat respectif avec enthousiasme et conviction. En bref, ils « savaient » parler et le débat a été efficace.

Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de relever que l’agencement de la salle du bar n’était pas optimal. Comme vous pouvez le voir sur la photo ci-dessus, la disposition du panel sur scène n’était pas des plus agréables pour le public. La représentante de l’UMP était en effet dos à la salle et aux spectateurs… Les « habitués » le savent, la scène de l’atelier de l’artiste n’est pourtant pas si exiguë que cela et le matériel technique n’était pas placé entre les débatteurs et le public. Ce point n’est peut-être qu’un petit couac ? Un choix assumé pour faciliter la prise d’image sur le côté de l’estrade ? L’intervenante n’était peut-être pas très à l’aise pour faire face à un public rennais penchant majoritairement à gauche ? A vrai dire, je n’ai pas la réponse, n’étant pas dans les coulisses de l’organisation. En tout cas, c’était bien dommage pour le public assistant au débat ! Par contre, il est clair que les internautes suivant l’événement en live bénéficiaient quant à eux d’une vue optimale des échanges. Idem pour la vidéo en replay par voie de conséquence ; voyez par vous-même :

Filtre journalistique et participatif : renforcer la proximité médias / lecteurs

Ce débat a été diffusé en simultané sur les sites de RennesTV et du Mensuel de Rennes, ainsi que sur les ondes de Radio Campus Rennes et de Canal B. Et c’est inhabituel. À titre d’exemple, Le Mensuel de Rennes a incrusté sur son site la vidéo diffusée par RennesTV le temps du débat, un acte symbolique de l’alliance et de la collaboration entre ces médias locaux.

Le Mensuel RennesTV

L’ensemble des usagers de ces médias était visé par le dispositif, via un appel à discussion et à contribution sur les réseaux sociaux (hashtag : #GrandDébatRennes). Pour encourager cette dimension participative, la connectivité des médias organisateurs était réelle. La photo ci-dessous vous en donne un aperçu. Micros, table de mixage et enceintes, deux caméras et pas moins de trois ordinateurs, sans oublier les smartphones jamais bien loin.

Journalistes

En parallèle des pratiques de live-tweeting des spectateurs présents, les organisateurs ont donc également entrepris de dialoguer avec les internautes par chat, tweets, posts et commentaires Facebook, etc. C’est ici que la dimension simultanée a pris tout son sens, parce que les journalistes ont tenté de relayer les questions posées par les internautes sur Twitter. Le schéma est très intéressant à suivre parce qu’il révèle des oscillations entre le physique et le numérique : débat [physique] / simultané en ligne [numérique] / dialogue entre journalistes et internautes autour du débat [numérique] / écriture des questions sur papier transmis aux modérateurs du débat [physique] / relai des questions dans le débat [physique]. La consultation de quelques tweets tagués #GrandDébatRennes atteste de la dynamique amorcée entre les journalistes et leur public et de la vitalité des échanges. La démarche me paraît des plus prometteuses, surtout au vu des problématiques de désintermédiation et de défiance des lecteurs envers les médias.

Tweets

Les internautes étaient au rendez-vous, intéressés par la pratique. Il suffit de lire des tweets d’utilisateurs s’impatientant quelque peu du fait que leur question n’ait pas encore été posée (sur l’aéroport Notre-Dame-Des-Landes par exemple). Assez logiquement, le passage des questions aux modérateurs du débat dans la sphère physique se faisait au goutte-à-goutte, au rythme des contributions des internautes. La difficulté s’est alors posée du bon timing pour poser ces questions aux débatteurs. Celles-ci ont occupé une place sporadique dans le débat, principalement sur la fin des échanges, parce qu’elles n’étaient pas forcément connectées avec la trame des thèmes préparée par les journalistes.

Il est évidemment compréhensible que toutes les questions ne puissent pas être relayées pour des raisons de cohérence du débat et de temps. Mais j’ai le sentiment que ce type de débat d’un nouveau genre (en public, en live streaming et en replay) n’a pas encore rempli toutes ses promesses. Et je suis restée sur ma faim. Même en le visionnant en replay, j’ai conservé l’impression qu’il s’agissait d’un débat télévisuel plutôt classique (certes dans un bar rennais) mené de bout en bout par des journalistes. Ceux-ci n’ayant seulement fait acte d’ouverture qu’en intercalant une question d’internaute par-ci par-là, au fil des échanges.

Je m’interroge aussi sur la (non)implication des spectateurs présents pour assister au débat, que je trouve dommage. Les personnes présentes physiquement à l’atelier de l’artiste s’assimilaient au final bel et bien à un public assistant passivement, dans les coulisses d’un plateau, à une émission de télévision ou de radio retransmise en live. Ce point mérite à mon sens d’être réfléchi pour parvenir à encourager tout autant les interactions physiques et numériques entre médias et usagers. Sinon je me demande simplement pourquoi organiser un événement public si l’on ne donne la parole qu’aux internautes ? Le cliché reviendrait à imaginer qu’un spectateur doive se contenter d’un tweet pour poser une question … Et ce d’ailleurs sans garantie que celle-ci passe le filtre journalistique pour être posée.

Pourquoi j’en parle ? L’alliance de médias hyperlocaux pour produire ce type d’événements novateurs est à encourager et à suivre. Et puis ce genre de débat tranche avec les discussions que l’on entend habituellement en terrasse de bar.

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Open démocratie : la combinaison de l’open data et du web participatif

La troisième session du Social Media Club Rennes s’est intéressée à l’open démocratie. Par le terme démocratie ouverte, comprenez à la fois l’évocation des promesses de l’open data (transparence et participation) et l’analyse de la notion d’engagement citoyen en ligne (web 2.0). Ces deux angles ont été respectivement traités par Simon Chignard (auteur du récent et conseillé ouvrage « Open data. Comprendre l’ouverture des données publiques » aux Éditions FYP) et par le duo composé de Céline Mounier (sociologue à la Direction de l’innovation commerciale d’Orange) et de Laurence Dhaleine (sociologue à Orange Labs). Alors que le premier a offert au public une présentation très pédagogique du phénomène de l’open data et de ses questions sous-jacentes, le tandem de sociologues a restitué les résultats d’une enquête menée dans le cadre d’un « café numérique » sur les utilisations citoyennes du web en septembre 2011.

SMC 3Laurence Dhaleine, Céline Mounier et Simon Chignard

L’open data comme objet politique : transparence vs. participation ?

Simon Chignard est revenu sur l’histoire des données ouvertes, qui ont la particularité d’être nées de la pratique et non d’un dispositif législatif (comme c’est le cas pour les données publiques). La création du terme open data remonte à 1995, même s’il n’est apparu que récemment dans le champ politique. C’est en effet bien l’Open Government Initiative portée par Barack Obama dès le lendemain de son investiture en janvier 2009 qui a marqué l’amorce politique du phénomène. Pour raconter la genèse des données ouvertes, Simon Chignard a insisté sur la personnalité de Tim O’Reilly qui a joué un rôle clef en réunissant un groupe de travail de trente personnes (sponsorisé par Yahoo et Google) en décembre 2007 à Sebastopol en Californie. L’Open Government Working Group a défini huit principes de l’Open Governement Data : « Data Must Be Complete / Primary / Timely / Accessible / Machine processable / Non-Discriminatory / Non-Proprietary / License-free ». Cette étape a constitué une avancé majeure dans la définition des données ouvertes. Pourtant, Simon Chignard considère que c’est aussi aux États-Unis à ce moment-là qu’est né « le péché originel » de l’open data, avec l’émergence de deux lectures : la transparence des gouvernements et la participation citoyenne. Celles-ci constituent les promesses fondatrices de l’open data. Plus ou moins contradictoires, elles se révèlent néanmoins complémentaires, puisqu’elles fondent ensemble les piliers de l’open démocratie.

En pratique, ces lectures variables de l’open data traduisent l’émergence de trois courants dont les visions se distinguent par la force variable accordée à ces promesses centrales que sont la transparence et la visibilité. D’abord, l’approche libérale se fait l’écho d’une défiance à l’égard de l’acteur public, voyant la transparence comme un outil pour dénoncer. Ensuite, la famille libérale-libertaire repose davantage sur la méfiance à l’égard des gouvernements, préférant alors concevoir la transparence à des fins de surveillance. Enfin, le mouvement participatif est basé sur la notion de bienveillance, en ambitionnant de reconstruire la confiance citoyenne envers les institutions. On pourrait relativiser la portée de ces catégories comme relevant de l’anecdotique au sens où l’open data ne serait finalement qu’un mouvement unique, mais non. Certes, la question des données ouvertes repose globalement sur l’idéal d’open government, mais les trois courants présentés traduisent bien une scission entre les credo et les objectifs visés par leurs partisans. Simon Chignard a illustré ce point avec le débat suscité par une étude comparative de la fondation IFRAP (famille libérale) sur l’enseignement public et privé, les apports de celle-ci étant contestables par les tenants de la conception participative.

Le mouvement de l’open data, né outre-Atlantique, se diffuse à grande vitesse depuis que le champ politique se l’est approprié. Mais les collectivités qui ouvrent leurs données en tant que telles ne répondent a priori qu’au principe de transparence. D’où l’enjeu d’encourager les dimensions d’appropriation et de participation à ce mouvement pour que les citoyens prennent réellement conscience des apports de l’open data dans la vie démocratique et quotidienne. Aux côtés de l’idéal d’open government, la dimension démocratique de la sphère Internet entre également en scène avec ses fondations participatives.

La démocratie Internet : espace d’expression et/ou d’action politique des citoyens ?

Le site communautaire Dream Orange a été présenté par Laurence Dhaleine et Céline Mounier comme un espace « d’innovations participatives » par le biais des « cafés numériques » qu’elles coordonnent. Les sociologues ont présenté les résultats d’une étude qualitative de dix jours menée sous cette forme auprès d’un échantillon de 30 internautes aux engagements et pratiques numériques variés, il y a quelques mois. Le premier point renvoie aux trois sentiments exprimés par le panel suite à l’association des mots démocratie et Internet. D’abord, l’enthousiasme véhicule les idéaux de liberté, d’ouverture et de respect véhiculés par le web. Ensuite, l’espoir traduit le renouveau et l’avenir. Enfin, la suspicion renvoie davantage aux notions de dangers et de manipulations. La présentation de ces deux sociologues fait directement écho aux promesses démocratiques de l’Internet et à l’ouvrage de Dominique Cardon. En l’occurrence, l’étude de la participation citoyenne en ligne a permis de mettre en avant quatre utilisations du web servant la démocratie.

D’abord, le concept de citoyen éclairé renvoie à Internet comme source d’information immédiate. Le temps réel, l’accessibilité et la diversité de l’information sont ressortis comme des atouts pour les internautes afin de croiser les regards et les points de vue pour construire leur libre-arbitre et leur opinion. Cela étant, les réserves formulées ont principalement tourné autour de la densité de l’information en ligne (infobésité), indissociable des problématiques de tri et de fiabilité (suspicion). Puis, la fonction de citoyen actif fait appel aux atouts des pratiques de participation en ligne, boostées par la désintermédiation (échanges directs sans filtre journalistique) et par l’usage de pseudos. Toutefois, les réponses ont révélé qu’Internet ne constituait qu’un outil au service de la prise de parole citoyenne, un relai de l’engagement réalisé dans le monde physique.

Ensuite, la qualité de citoyen exigent fait écho aux outils de démarches en ligne, telles que l’inscription sur les listes électorales ou la déclaration de ses impôts. Cela dit, les internautes ne semblent pas prêts pour le vote électronique et se sont dits inquiets de la confidentialité et la protection de leurs données personnelles. Enfin, la facette de citoyen ancré dans la vie locale sur le web est ressortie comme un complément des initiatives physiques telles que les conseils de quartier. Les préoccupations en termes de renforcement du lien social sont cependant contrebalancées par les craintes de « ne participer qu’à des joutes » et de la non-neutralité de ces lieux d’échanges.

Du point de vue des participants à ce « café numérique », l’Internet est bien apparu comme un outil au service de la démocratie, particulièrement en termes d’informations disponibles et d’espace d’expression et d’échange. La vivification de la vie démocratique locale en est ressortie comme un souhait majeur. Lancé début 2011, le portail communautaire idvilles ouvert aux citoyens et aux municipalités peut être évoqué comme un outil de dialogue de la démocratie participative. Mais cet enthousiasme autour de la démocratie Internet n’a pas occulté les sentiments de méfiance et de crise des institutions qui demeurent présents même à travers les usages numériques. Les acteurs politiques et administratifs font preuve d’engagement en se saisissant progressivement de l’espace Internet, mais les attentes reposent à présent sur leurs facultés d’animations et d’échanges.

Pour ce qui est de la sensibilisation du grand public à l’open data, la question de l’approche est apparue comme capitale. Ainsi, les formulations ouvertes du type « quelles données souhaitez-vous connaître ? » semblent bien moins pertinentes qu’un questionnement basé sur l’énumération d’un listing de données plus parlantes. Le micro-trottoir que nous avions réalisé en décembre dernier sur les Rennais et l’open data, dans le cadre de l’enquête Où habitez-vous vraiment ? (OrangeLabs, Owni, La Fing et EverydataLab), révélait d’ailleurs bien la nécessité de communiquer sur les apports de l’open data pour les citoyens. Pour conclure sur ce point, Simon Chignard nous a dévoilé « le secret de famille de l’open data », l’animation étant la clef pour susciter « le désir de data » du plus grand nombre. L’exemple cité de la plateforme de Montpellier en est révélateur, dans la mesure où la collectivité peine à susciter l’intérêt autour de la réutilisation des données, en dépit d’un site très fonctionnel et complet.

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MediaLingerie : les dessous de Rennes 1720

Après le portrait consacré à RennesTV en avril, je continue mon tour d’horizon de la scène d’information hyperlocale. La semaine dernière, j’ai rencontré une partie de l’équipe de Rennes 1720 : l’un des derniers-nés pure player de la capitale bretonne. Un petit trajet en bus pour arriver au centre ville de Chantepie où est basée la rédaction du site d’information. Julien Joly, le directeur de la publication, m’accueille à bras ouverts et me guide jusqu’à son repère. J’apprends que Rennes 1720 est né et se développe dans un garage, à la Steve Jobs ! Cet écho à la Silicon Valley est bien sûr loin de me laisser insensible et nous blaguons sur d’autres similitudes potentielles avec le gourou d’Apple. Une alimentation basée sur des régimes de pommes par exemple ? Non, pas vraiment me rassure Julien ; les deux fondateurs sont végétariens et cultivent un potager bio, d’où l’intérêt d’habiter une maison. Nous arrivons et je découvre le fameux garage aménagé qui abrite la salle de rédac où m’attend déjà une partie de l’équipe.

Bureau

On s’y sent bien chez Rennes 1720 : l’accueil est chaleureux, la discussion s’amorce jusqu’à aller bon train en dégustant du thé et des muffins maison. Mais avant de poursuivre, petit focus sur le nom du pure player, pour ceux que cela intriguerait :

« L’année 1720 est une des plus marquantes de l’histoire de Rennes : celle du grand incendie du 23 décembre 1720, qui a entraîné la disparition d’une partie des anciennes maisons à colombages et initié le renouveau de la ville. A la rédac’, on aime bien cette idée de construire quelque chose de nouveau, de durable. A ce titre, on avait aussi retenu la date de 1726, à laquelle commence effectivement la reconstruction de Rennes. Sauf que dans 1720, il y a… 2.0 ! »

Logo

Rennes 1720, un « laboratoire » médiatique hyperlocal

Fin 2011 – début 2012, alors que je constatais déjà l’effervescence de la scène médiatique rennaise, j’avais vaguement entendu parler d’un projet de site alliant participatif et datajournalisme. J’ai attendu le 6 février pour découvrir Rennes 1720, après quelques péripéties d’ordre technique : « des lecteurs qui mettent en commun leurs compétences pour faire marcher un site d’actualité, grâce aux outils du web 2.0, c’est le credo de Rennes 1720. Aurait-on pu rêver inauguration plus symbolique ? ». La ligne éditoriale du pure player est axée autour de plusieurs valeurs : éthique, curieux, ouvert, proche et connecté. L’approche participative de ce site entièrement gratuit ressort très nettement, via les contributions des internautes et à l’image de la carte interactive « Améliorez Rennes » (inspirée du modèle américain du SeeClickFix). Mais Rennes 1720 c’est également et surtout « un laboratoire de l’information locale utilisant les techniques du web ». Ne retrouve-t-on pas dans cette formule un lien symbolique avec la Silicon Valley et la soif d’innovations ?

Sur Rennes 1720, textes, photos, diaporamas sonores, BD, infographies et visualisations de données se côtoient en toute insouciance. Les dimensions participative et visuelle constituent le cœur du pure player, parce qu’elles font appel à une pluralité de compétences et parce qu’elles visent à traiter l’information hyperlocale sous diverses formes. Rennes 1720 vous propose ainsi de découvrir la vie dans une réquisition du DAL avec un diaporama sonore, ou de rentrer dans les coulisses d’un Conseil Municipal en BD. La dimension journalistique textuelle (plus classique) est aussi présente avec des articles (« pas trop longs »).

Mais quelle que soit la forme adoptée, les sujets se retrouvent liés par une approche personnelle et humaine. Quelques exemples : la rencontre avec le community manager de la Star (tout bon Rennais un tant soit peu connecté le suit sur les réseaux sociaux), le portrait du chanteur Da Silva comme « amant idéal » ; vos questions à Jean-Marc-Mahy, « ex-taulard et anti-héros de théâtre », etc. La diversité des thématiques reflète aussi le dynamisme de l’agglomération rennaise : le LabFab rennais et son imprimante 3D « qui fascine les bricoleurs » ; le suivi du Forum Libé avec « les élites près de chez vous » ou encore Mythique, la web-série made in Rennes. En résumé, Rennes 1720 est un site participatif qui accorde une place centrale aux Rennais par le biais de multiples formes journalistiques numériques. Son slogan : La ville en coulisses.

La rubrique « Rennes graphique » est véritablement un espace de créativité et d’expérimentations. Vous y découvrirez des infographies et des data visualisations qui ont pour objet de mettre en scène des informations chiffrées. En bref, faire parler les données et les traduire visuellement, avec par exemple le vote des Rennais au premier tour des élections présidentielles ou le budget de la ville de Rennes. Rennes 1720 a également dressé le portrait des Rennais vus par Google, confirmant les dimensions universitaire et culturelle de la ville. Petit teasing : le bruit court dans la salle de rédac que le portrait des Rennais vus par Twitter serait dans les cartons…

Rennes1720

Rennes 1720, bref portrait de l’équipe

Le projet Rennes 1720 a été conçu par Julien Joly, lorsqu’il était encore étudiant à l’École de Journalisme de Toulouse (EJT). Il s’est fait la main dans plusieurs médias traditionnels, parmi lesquels des titres de PQR (Ouest-France, La Gazette du Midi) et de PQN (Le Jour [quotidien national indépendant camerounais] et Le Monde). Il est également passé par des médias web (Agora Vox, Actu Toulouse [site alimenté par les étudiants de l’EJT], Mediapart dans le cadre d’un projet étudiant), et par la radio (Radio Présence). A coté de ces expériences du monde des médias, Julien s’est également constitué un background technique (développement web). Mais sa curiosité pour les formes médiatiques numériques est l’élément central pour comprendre comment est né le projet. Julien n’a en effet pas caché son goût pour les projets d’Owni, pour le datajournalisme et pour les webdocumentaires notamment. Sa dernière année à l’EJT aura donc été marquée par son retour en terre bretonne pour lancer Rennes 1720 et rédiger un mémoire sur le journalisme hyperlocal à travers l’outil du journalisme de données.

Julien est donc directeur de publication et rédacteur en chef de Rennes 1720. Il a lancé ce pure player avec Gwenn Chenebaud, une journaliste spécialisée photo et son, diplômée de l’École technique privée de photographie et de multimédia (ETPA) et de licences d’histoire et d’histoire de l’art, spécialité civilisation celtique à Rennes 2. Gwenn est à la photo ce que Julien est aux expérimentations data, elle est à l’origine du photoblog du pure player conçu comme « un portrait de Rennes par les Rennais ». Mais Rennes 1720 ne se résume pas à ses fondateurs comme ils le soulignent eux-mêmes. A propos des mentors, Julien a cité Valérie Parlan, professeur de déontologie à l’EJT, ainsi que Benjamin Keltz (fondateur de Rennesinhonet). Il a aussi insisté sur le rôle joué par Jean Abbiateci et Léa Lacroix (initiatrice du Collectif Open Data Rennes) entre autres, qui, par leurs précieux conseils lui ont notamment permis de mieux maîtriser les secrets du traitement et de la visualisation de données. En presque trois mois d’existence, le cœur de l’équipe de Rennes 1720 s’est aussi étoffé avec l’arrivée de contributeurs aux compétences variés. En plus des fondateurs, j’ai rencontré Sophie Barel (graphiste freelance, réalise la chronique culture), Pierre Bunk (webdesigner et auteur des « chroniques bretonnes », illustre en BD l’actualité rennaise) et Agathe Thebault (diplômée d’une licence de Psychologie spécialisée petite enfance et science de l’éducation à Rennes 2, vient s’essayer au journalisme hyperlocal). Mais l’aventure Rennes 1720 c’est déjà aussi Aurélien, Hadrien et Sullivan (que vous ne verrez pas sur ce portrait d’équipe).

équipe
(G-D) Agathe Thebault, Pierre Bunk, Sophie Barel, Julien Joly & Gwenn Chenebaud

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Présidentielles, numérique et liberté d’expression : dilemme dans les médias et résistance dans les réseaux sociaux

Il était prédit que les présidentielles 2012 seraient numériques. Mais mis à part le dynamisme de la twittosphère, lié à sa forte composante journalistico-geek, on n’a pas trop vu le web et le participatif à l’œuvre. Les thématiques de campagne n’ont pas non plus fait rêver, parce que les débats se sont trop souvent embourbés focalisés sur des arguments électoralistes, bien loin des préoccupations et des sujets que beaucoup de Français auraient aimé entendre. Ennui, déception, fossé grandissant entre politiques et citoyens, bref autant de sentiments répétés pendant la campagne…

Tout cela n’est pas nouveau et on vit vraiment un remake à chaque élection. On nous ressort toujours le même blabla et les mêmes démons : communautarisme, spectre d’une abstention record, carcan contraignant des mesures du temps de parole, possibilité d’un 21 avril bis, etc. Et pourtant, le taux de participation pour le premier tour a atteint 80 %, contrairement à ce que tous les sondages relayés dans les médias annonçaient. Tout cela ne donne que l’impression d’un vieux vinyle rayé, qu’on n’arriverait pas à enlever de la platine médiatique. Et pourtant, à l’heure où les réseaux sociaux sont devenus incontournables, on a quand même entrevu un soupçon de rébellion porté principalement par les médias traditionnels avec la contestation des dispositifs législatifs encadrant la campagne.

Du côté des médias francophones étrangers : liberté de diffusion

Les sondages du type prise de température à la sortie des urnes ont été massivement relayés par les médias suisses et belges en ce dimanche du premier tour. Principal effet pervers ? La saturation de ces sites transfrontaliers ; il fallait donc s’acharner pour parvenir à s’y connecter…

Chrome

RTBF a même opté pour un stratagème consistant à ne donner aux internautes que la possibilité d’accéder aux informations chaudes, à savoir le premier tour de la présidentielle française.

RTBF

Les Français ont donc massivement consulté ces informations dans leur quête du scoop électoral.

RTBF tweet

Autre initiative, des bloggers politiques ont choisi d’ouvrir un blog http://resultats2012.blog.co.nz/, bien sûr non hébergé en France pour diffuser les sondages sous embargo et les résultats de sortie des urnes. Dans leur interview, ils dénoncent le décalage entre le dispositif législatif et la réalité des usages et de la circulation de l’information à l’ère numérique.

Tweet psdtl

Les questions de l’archaïsme de la loi ou de son décalage avec la société, on les retrouve fréquemment. La conclusion du billet d’Erwann Gaucher sur ce point est révélatrice : « Faudra-t-il dans les prochaines années attendre 23 heures, voir le lundi matin pour connaître le nom des nouveaux présidents ? C’est là dessus que le législateur devra sans doute se pencher maintenant. Il aurait été inspiré de le faire dès cette année, mais comme toujours face aux nouveaux usages numériques, il attend d’être au pied du mur et de voir une loi rendue inapplicable pour s’y intéresser ».

Du côté des médias français : contraintes imposées par le territoire

Les débats autour du contournement prévisible du Code Electoral interdisant la diffusion des tendances des suffrages avant 20 heures ont bel et bien été suivis d’effet. Mais finalement pas par les médias traditionnels en France ! Il suffit de regarder les résultats Google Actualités France en fin d’après-midi du premier tour (vers 18 heures). Les articles les mieux référencés ne faisaient état que du taux de participation !

GoogleActu

« L’attentisme est de rigueur » en ce premier tour. Les médias ont finalement joué la carte de la prudence. Certains avaient laissé planer le suspense : on a beaucoup parlé de Jean-Marc Morandini notamment, mais Libération avait aussi donné rendez-vous à ses lecteurs ce dimanche à 18h30. Les explications de Nicolas Demorand permettent de comprendre comment une loi électorale, qui bien que contestée, a été respectée par les éditeurs au vu des sanctions économiques potentielles : « sur internet et les réseaux sociaux circulent déjà des chiffres invérifiables et démentis par les sondeurs qui assurent ne pas avoir réalisé de sondages sortie des urnes. Nous devrions peut-être disposer d’ici 30 minutes environ des premières estimations que la loi nous interdit de publier. Le risque encouru est au minimum de 375.000 euros pour une entreprise de presse, sans parler d’autres conséquences économiques, réelles et sérieuses, qui fragiliseraient Libération. L’ensemble de ces sommes nous semble disproportionné par rapport à l’intérêt d’une information rendue publique à 20h ».

Seule l’AFP semble avoir fait acte de rébellion en diffusant une dépêche à 18h46 contenant des estimations des résultats du scrutin. Cela dit, l’agence aurait précisé que « la diffusion de ces informations auprès du grand public est de la seule responsabilité de ses clients ». La cible de l’agence étant le BtoB (les éditeurs de presse donc), la question de son contournement de la loi n’est pas si évidente que cela puisque ce sont ses clients qui transmettent ses informations au grand public (BtoC). Pourtant, la réaction du Parquet de Paris n’a pas tardé puisqu’il a annoncé ouvrir une enquête sur la publication par des médias et des journalistes de résultats estimés avant l’heure légale de 20h.

Selon Arrêt sur images, sont visés par cette enquête « deux médias belges (la RTBF et Le Soir), un média suisse (la télé publique RTS), un journaliste belge qui aurait envoyé les estimations par tweet, et un site basé en Nouvelle-Zélande, (…) certainement resultats2012. (…) L’AFP est aussi poursuivie ». Bizarre que le Parquet poursuive des médias étrangers, la loi française ne s’appliquant théoriquement que sur son territoire. En effet, si une dictature votait une loi interdisant la couverture médiatique d’événements se passant sur ton territoire, les médias français s’y plieraient-ils ? Les idéaux journalistique et de liberté d’expression nous permettent d’espérer que non. Alors, mis à part un blocage en amont des connexions françaises vers ces sites transfrontaliers, solution liberticide il va sans dire, les autorités françaises n’auraient vraisemblablement pas eu d’autre choix.

Et pendant ce temps-là du côté des réseaux sociaux : le boom de #RadioLondres

Durant les 48 heures d’embargo relatif à la publication de sondages et d’estimations de résultats jusqu’à la fin du scrutin, la twittopshère s’est pourtant animée, à tel point que le hashtag #RadioLondres figurait en première place des Trending Topics France. « Dès vendredi soir, alors que journaux, télés et radio faisaient silence sur la campagne, Twitter était entré en résistance avec un hashtag, #radiolondres, sur lequel des milliers d’internautes publiaient, à la manière des messages codés diffusés depuis la capitale britannique durant la seconde guerre mondiale, des messages plus ou moins humoristiques relayant rumeurs et faits » (LeMonde.fr).

Trending topics

Mêlant ironie et dérision, les utilisateurs de Twitter s’en sont donnés à cœur joie.

radio Londres

Les médias traditionnels en ont pris pour leur grade, et certains utilisateurs n’ont pas manqué de rappeler le caractère non vérifié des informations circulant sur les réseaux sociaux. La question des usages du second écran était flagrante avec nombre de live-tweets et de commentaires sur les émissions télé.

MEdias tradi

Et à 20 heures, lors de la divulgation des premières estimations des résultats par tous les médias, le ton était à la stupeur et à la remise en question, avec le score historique réalisé par le Front National.

derniers tweets

Franz-Olivier Giesbert, directeur de l’hebdomadaire Le Point, s’est d’ailleurs fait remarquer sur France 2 dimanche soir en affirmant que la presse devait faire son « mea culpa », parce qu’elle « a dit énormément de conneries pendant la campagne ». Mouais, les journalistes n’ont en effet pas vu la poussée du FN, mais à mon sens cela renvoie aussi et surtout à l’éternelle rengaine selon laquelle les sondages ne sont pas fiables et sont pourtant placés au cœur de l’information de campagne…

Et pendant ce temps-là du côté des bureaux de vote : dépouillement manuel et traditionnel

Entre dilemme des médias traditionnels et effervescence de la twittosphère, la visite d’un bureau de vote à l’heure du dépouillement m’a permis de revenir à la réalité physique d’une certaine manière. Mise entre parenthèse des débats et rumeurs, des critiques des velléités des médias traditionnels et de la révolution portée par les utilisateurs des médias sociaux. La réalité des élections aujourd’hui c’est encore ça :

Dépouillement

Un système de dépouillement participatif, grâce auquel les citoyens apportent leur contribution à la révélation des résultats du scrutin. Consciencieusement, chaque enveloppe est ouverte et les noms figurant sur les bulletins de vote sont énoncés un à un, recensés sur les feuilles de dépouillement manuellement avec un stylo. Ce mode de fonctionnement paraît un peu archaïque (à quand le vote électronique ?), mais l’écriture des résultats sur un tableau à craie conserve tout de même un charme certain.

Rsltts bureau de vote

Pourquoi j’en parle ? Parce que les élections présidentielles sont LE sujet majeur dont on nous gave depuis des mois 🙂

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La presse en question : déontologie et qualité de l’information passées au crible

En ce moment, je ne peux que constater la vague d’événements consacrés au questionnement des pratiques journalistiques françaises. De tels exercices ne sont pourtant pas coutumiers dans le monde des médias, tant la noblesse de la profession semble souvent aveugler ses acteurs et rendre inacceptable toute critique. L’examen du système médiatique paraît habituellement cantonné aux sphères des universitaires et des sociologues, voire restreint à des voix discordantes de militants étiquetés « gauche radicale ». Que se passe-t-il ? La période électorale est-elle propice à la mise à l’agenda des problématiques déontologique et qualitative des médias ? La croissance de la défiance des citoyens envers l’information atteint-elle un tel point de non retour qui justifierait qu’il soit temps de s’en préoccuper ? Le climat de crise est-il en cause ? Une chose est sûre, les faiseurs d’information prennent conscience que leur profession ne fait sens que si elle répond aux exigences du public. Et ça c’est nouveau : la présence d’acteurs des médias pour questionner leurs pratiques professionnelles relèverait presque d’une révolution…

L’ouverture d’une brèche dans la forteresse médiatique

Il y a quelques semaines, j’évoquai Les nouveaux chiens de garde, ce documentaire basé sur l’essai éponyme de Serge Halimi datant de 1997, sorti en salle le 11 janvier 2012. Pour rappel, des médias comme Le Monde Diplomatique, Acrimed ou Fakir y ont apporté leur contribution grâce à un méticuleux travail d’archivage de certaines « pépites » projetées à l’écran. D’ailleurs, une « soirée SNJ » (Syndicat National des Journalistes) est prévue le 5 avril à Paris. Au programme, la projection du film en présence de ses réalisateurs (Gilles Balbastre et Yannick Kergoat), de Serge Halimi et de Henri Maler (Acrimed). Elle sera suivie d’un débat intitulé « les journalistes s’invitent dans la campagne pour parler de la liberté de la presse et la qualité de l’information ! », lors duquel les revendications du SNJ seront débattues avec des représentants parlementaires. Et bien oui, une telle initiative proposée par le SNJ (trois mois après la sortie du film) atteste bien de la prise de conscience et des préoccupations du milieu journalistique. Le film semble donc rencontrer un succès qui s’inscrit dans la durée, malgré sa diffusion quelque peu confidentielle (des séances qui se comptent sur les doigts de la main et dans très peu de salles). L’agenda des projections-débats pour les prochaines semaines en témoigne aussi, avec près de 25 dates au mois d’avril.

Pourtant, d’autres événements, s’inscrivant plus ou moins dans la lignée de ce film, se multiplient. En mars, l’antenne rennaise du Social Media Club a consacré une soirée à la compréhension des journalistes pour envisager une réconciliation public / médias, en réponse à l’initiative nationale menée par le collectif de citoyens Les indignés du PAF. Au Forum Libé, à Rennes toujours, Elaine Sciolino (correspondante du New York Times à Paris) et Christophe Deloire (Directeur du CFJ) ont débattu autour du thème « la presse, un contre-pouvoir sur le fil ? ». En ce moment même, Acrimed se lance dans une série d’articles sur Xavier Niel, le « capitalisme cool » à l’assaut des médias (épisode 1 et épisode 2). Et enfin, à l’occasion du premier forum des médias à Nantes le 29 mars, organisé par deux think tanks citoyens – l’Institut Kervégan et Europe Créative – cinq acteurs du monde des médias ont été réunis pour tenter de répondre à la question « un printemps de l’information pour notre bien commun ? ».

Cet événement a été introduit par la formule d’un des invités – Yves Agnès – « le journalisme est un combat », subtile référence au titre Combat né de la Résistance et réputé pour avoir notamment accueilli la plume d’Albert Camus. D’ailleurs, les quatre commandements de ce dernier, tirés de son « manifeste pour un journalisme libre » (redécouvert il y a peu) ont été cités : lucidité, refus, ironie, obstination. Je vais m’attarder sur cette conférence au travers de cinq thématiques, compte tenu de la diversité des intervenants et de la complémentarité de leurs propos. Mais surtout parce que c’était rafraîchissant rassurant d’entendre des acteurs du monde des médias conscients du fait que le système dans lequel ils évoluent n’est pas parfait. Au menu : déontologie (1/5), modèle économique en mutation (2/5), mise à l’agenda médiatique d’un sujet (3/5), menaces sur la liberté d’expression de part et d’autre de la Méditerranée – au Maroc et en France – (4/5) et enfin l’information comme bien commun (5/5).

Forum média 1G-D : Rémy Degoul (Europe Créative), Yves Agnès (APCP) et Renaud Dély (Nouvel Observateur)

Journalisme, éthique et déontologie (Forum des médias 1/5)

Yves Agnès, ancien Rédacteur en chef au Monde et président de l’ACPC (Association de Préfiguration d’un Conseil de Presse) a expliqué que ce groupe s’était formé en 2006 en réaction aux dysfonctionnements et dérives des médias : « le mal-journalisme est un problème pour la démocratie et c’est un mal plus Français qu’international ». Pour l’illustrer, il a évoqué la hausse de 48 % des cas traités par le CSA (la seule instance de régulation de l’audiovisuel) en 2011 par rapport à l’année précédente. Yves Agnès est rapidement revenu sur les « grands dérapages » médiatiques, générant les premières prises de conscience dans les années 1980-1990. Mais, il a déploré que celles-ci ne génèrent que de « petites avancées », comme des chartes internes et l’institution de médiateurs. Un des objectifs visés par l’ACPC est donc qu’un « droit des citoyens à une information libre, honnête et pluraliste » soit inscrit dans la Constitution française, afin d’affirmer la responsabilité des journalistes à l’égard de leur public. Pour l’ACPC, l’enjeu est juridique, renvoie aux concepts d’Etat de droit et de la hiérarchie des normes. Ce droit ferait écho aux articles 10 et 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, proclamant la liberté d’opinion et la liberté d’expression. En effet, la Constitution et les textes associés à son Préambule font partie du Bloc de constitutionnalité, depuis la décision fondatrice du Conseil Constitutionnel, Liberté d’Association, du 16 juillet 1971. Cela signifie que toutes les autres normes inférieures à ce bloc doivent lui être conformes (conventions internationales, lois et règlements, etc.).

Mais si le « droit des citoyens à une information libre, honnête et pluraliste » a une valeur constitutionnelle, cela ne peut suffire. En effet, proclamer un droit ça fait toujours bien, mais prévoir des dispositifs pour en garantir le respect est nécessaire. C’est pourquoi, une instance pouvant contrôler et sanctionner les médias devrait naître d’un tel processus. C’est le modèle du Conseil de presse, organe de régulation, dont le pionnier est né en Suède en 1916. Cela permettrait de combler le vide structurel de la profession journalistique, dont j’ai déjà parlé ici. Les réflexions autour d’une instance de médiation entre la presse et ses lecteurs ne datent pas d’hier, mais stagnent (voir cet article des Cahiers du Journalisme n°18 de 2008). Elles sont indissociables de l’adoption d’une charte commune (à portée contraignante) par l’ensemble des représentants de la profession. Le dernier échec en date pour instituer un code de déontologie remonte à la Commission Frappat, constituée suite aux Etats Généraux de la presse écrite en 2008.

En déplorant les problèmes de gestion et le manque d’innovations du secteur de la presse, Yves Agnès m’a impressionnée par sa lucidité, parce que son discours n’est pas monnaie courante dans le secteur (voir son interview vidéo). Pour sa part, Renaud Dély est intervenu pour évoquer le challenge que doivent relever les éditeurs, à savoir la redéfinition de leur business model (voir son interview vidéo).

Modèles économiques en mutation (Forum des médias 2/5)

Selon Renaud Dély, Directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, « la première menace qui pèse sur le journalisme aujourd’hui c’est l’économie ». La crise structurelle a été mentionnée, avec les exemples de victimes récentes que sont France Soir (voir cette étude) et La Tribune, voyant la disparition de leur version print. Dans le milieu, il se dit que la famille PQR résisterait mieux, mais cela au prix de positions oligopolistiques : le légendaire surnom du « Papivore » de Robert Hersant pourrait aujourd’hui être attribué à Michel Lucas et à son empire médiatique dans l’Est de la France ! L’étude d’Erwann Gaucher sur les bilans OJD et Audipresse attire l’attention sur cette crise que traverse la print : « globalement, la presse papier voit sa diffusion payée reculer de 2,26 % entre 2010 et 2011, toutes familles confondues. Un résultat d’autant plus inquiétant que cela fait 10 ans que cela dure et que ce voyant là est à la baisse. (…) Cet inventaire à la Prévert pourrait être poétique, si au bout de chaque ligne le chiffre n’était pas précédé d’un “-” et dans le rouge ». A ce sujet, Renaud Dély a insisté sur l’atout que représentaient les grands actionnaires pour les médias : « au Nouvel Observateur, on a la chance d’avoir un actionnaire riche qui aime la presse et qui investit ». Outre cet hebdomadaire, Claude Perdriel possède également Challenges et vient d’acquérir fin 2011 le pure player Rue89. Il était notamment candidat à la reprise du Monde en 2010. Les exemples de ce type ne manquent d’ailleurs pas : Dassault, LVMH, etc.

Renaud Dély a ensuite insisté sur l’enjeu de la diversification des revenus des entreprises de presse, pour faire face à la chute des recettes traditionnelles issues de la vente aux lecteurs et aux annonceurs : « le journal doit devenir une entreprise multimédia ». Il a évoqué la tenue des « Journées de Nantes » en janvier dernier, sur le modèle des forums gratuits. Autre nouveauté : le lancement d’« Obsession », supplément lifestyle diffusé gratuitement le dernier jeudi de chaque mois avec l’hebdomadaire. Sur le web, le groupe développe l’information et les services pratiques (santé, beauté, luxe, loisirs), pourvoyeurs d’audience. Pour ce qui est du print, Le Directeur de la rédaction du Nouvel Obs n’a pas manqué de déplorer le dilemme entre image du titre et attraction des acheteurs en kiosque. En effet, le journal peine parfois à rendre attrayants des sujets d’actualité peu vendeurs, à l’image de la crise, etc. A titre d’illustration, la meilleure vente enregistrée par l’hebdomadaire en 2011 concernait un n° sur lequel DSK figurait en 1e de couv ! Enfin, au sujet de « la génération à venir », Renaud Dély a abordé l’enjeu de l’adaptation aux usagers à travers les questions de gratuité, de pratiques numériques et d’éducation aux médias.

Forum 2G-D : Frédéric Sultan (VECAM), Véronique Auger (France 3 national), Zineb El Rhazoui (bloggeuse)

Place de la thématique européenne dans l’information (Forum des médias 3/5)

Véronique Auger, Rédactrice en chef Europe à la rédaction nationale de France 3 (voir son blog), productrice et présentatrice de l’émission Avenue de l’Europe, a approfondi le point évoqué brièvement par Renaud Dély relatif à l’attractivité ou non de certains sujets. L’Europe est un exemple révélateur d’actualité peu prisée. En bref, « l’Europe, ça fait chier tout le monde ! ». Vous pourriez être surpris à la lecture de ce constat, au vu des sujets traitant de la crise traversée par la zone Euro, du sauvetage de la Grèce, etc. Et pourtant, Véronique Auger a été catégorique à ce sujet : « avec la crise, on a été condamné à parler de l’Europe, mais mal d’ailleurs ». Elle nous a raconté sa bataille pour parvenir à monter son émission. En dix ans, elle n’est parvenue à faire progresser son temps d’antenne que de 6 mn 56 à 16 mn, alors qu’elle touche une cible spécifique et peu courante par rapport à une telle thématique : une majorité de femmes, CSP – de plus de 50 ans habitant dans les petites villes. Le manque d’ouverture sur le monde de la France y est pour beaucoup selon elle, d’où son choix d’aborder chaque semaine « un thème de l’actualité des 27 pays de l’Union Européenne».

Cette intervenante a manié anecdotes et ironie avec d’une telle aisance que je pourrai presque affirmer qu’elle est parvenue à convaincre l’ensemble de son auditoire que l’Europe était un sujet passionnant ! Mais cela ne l’a pas empêché de rappeler les lacunes de l’enseignement, contraintes difficilement surmontables pour aborder le sujet (que fait réellement la Commission européenne ? Le Parlement Européen ? Et la CJCE ?, etc.). D’autant plus que selon Véronique Auger : « la télévision ne peut éduquer les gens sur l’Europe ». D’autre part, l’horreur du libéralisme et le sentiment que le cœur de l’Europe c’est Bruxelles contribuent à miner les perceptions communes de ce sujet. Enfin, sa critique s’est achevée sur « une télévision dirigée par les présentateurs » au sens où l’époque où les chefs de rubrique spécialisés venaient sur le plateau le temps d’interviewer les invités est bel et bien révolue.

Véronique Auger nous a offert un aperçu du traitement de l’actualité européenne par les médias français, en ne manquant pas de se faire le relai de critiques sur sa profession (voir son interview vidéo). Cela étant, lors des échanges avec le public, elle a semblé davantage défendre le corps journalistique. Cette posture reposait sur le souhait de contester les « généralisations abusives » et l’« idéalisation du passé ». Ce pseudo revirement m’a d’abord un peu surprise. Mais au vu des témoignages et discussions en cours, ce recadrage était nécessaire : sans quoi la soirée aurait probablement laissé ancré le souvenir du “tous pourris”… En effet, la question de la qualité de l’information est aussi indissociable de la liberté d’expression, point sur lequel est intervenue Zineb El Rhazoui avec l’exemple du Maroc.

Journalisme et liberté d’expression (Forum des médias 4/5)

Zineb El Rhazoui, journaliste-bloggeuse a été contrainte de s’exiler, victime de son militantisme en faveur de la démocratie et de la liberté de la presse au Maroc ; elle est cofondatrice de MALI (Mouvement Alternatif pour les Libertés Individuelles). Elle a eu la chance de bénéficier du programme ICORN (International Cities of Refuge Network) et d’être accueillie en Slovénie. Elle nous a raconté son parcours du combattant pour exercer sa profession de journaliste, aujourd’hui bloggueuse (un choix par défaut). Son expérience a commencé lors de la période d’interrègne entre Hassen II et Mohammed VI, avec la création en 1997 du Journal indépendant L’Hebdomadaire. Mais le titre a souffert à force de traiter « des dossiers qui fâchent » (le Sahara occidental par exemple) et de se rendre coupable d’actes d’« irrévérence » (ne pas apposer l’expression « sa majesté le Roi [nom] que Dieu le glorifie » lors de l’évocation du souverain marocain). Avec ses collègues journalistes, elle a vécu « la diffamation » et des arrestations ; le journal a tenté de survivre malgré la perte de ses annonceurs, autant de mesures qui ont entraîné sa disparition. Zined El Rhazoui a qualifié les années 2009-2010 de « période de deuil pour la presse indépendante née lors de l’interrègne », à tel point que la corruption et l’emprise du politique sur l’information feraient désormais de la presse marocaine « un corps gangrené par la corruption ». L’encadrement de la presse passe aussi par la condamnation des fixeurs marocains, tentant d’aider les journalistes européens dans leurs investigations.

Forte de son militantisme démocratique, Zineb El Rhazoui n’a pas caché sa déception sur la position de la France envers le Maroc : « ce que la Slovénie a fait pour mon compagnon et moi, la France ne l’aurait pas fait car elle considère le Maroc comme une démocratie ». Pour la journaliste, la réforme constitutionnelle de 2011 n’est qu’un cache-misère, adopté à la va-vite pour calmer les envies de démocratie (réforme qui a cependant reçu le soutien du gouvernement français). Plus globalement, Zineb El Rhazoui a été catégorique pour évoquer les liens « tentaculaires » entre la France et le Maroc, qui a obtenu tardivement son indépendance en 1956 : intérêts économiques, financiers, politiques, etc. Pour ce qui est des rapports entretenus entre les journalistes indépendants marocains et leurs pairs français, rassurez-vous, le tableau n’a pas toujours été aussi obscur. Les correspondants français au Maroc ont un temps apporté « une bouffée d’oxygène », l’AFP a en particulier été présentée comme « un bastion de résistance ». Mais depuis quelques années « le Maroc est devenu la quintessence du malaise de la presse française ! ». Pour Zineb El Rhazoui, le traitement de l’actualité marocaine par les médias français est contestable : alors que les sujets sur les palaces de Marrakech ou sur les succès économiques des entrepreneurs fleurissent, « le printemps marocain est passé sous silence », « la France ne s’intéresse pas à ce qui se passe chez nous ». Au vu de ces éléments, il n’est guère surprenant que la journaliste nous ait présenté sa vision d’une presse française « corrompue », pour un pays s’autoproclamant chef de file des démocraties et patrie des droits de l’homme (voir son interview vidéo).

Au cours des discussions, Zineb El Rhazoui a précisé que certains journalistes français ne laissaient pas de côté leur déontologie lorsqu’ils traitaient du Maroc, à l’image de Joseph Tual de France 3 « un des derniers à parler vraiment du Maroc ». Mais la question des connivences entre pouvoirs financiers, politiques et industriels a aussi été soulevée à ce propos comme une menace pour l’indépendance des journalistes. Pour approfondir son intervention, voir son interview par TVRezé, son regard sur l’attentat qui a touché Charlie Hebdo et un de ses articles sur les révolutions arabes publié sur Arte. Enfin, pour terminer cette conférence, Frédéric Sultan s’est intéressé au concept de bien commun, afin d’envisager la place des citoyens dans la production d’information.

Information comme bien commun ? (Forum des médias 5/5)

Frédéric Sultan, membre de l’association VECAM (Réflexion et action pour l’Internet citoyen) a questionné l’affirmation d’Yves Agnès, selon laquelle l’information ne serait « pas seulement un produit marchand mais un bien commun ». En effet, selon lui la notion de bien commun renvoie à « une ressource vitale pour une communauté (au sens large) gérée par elle-même de manière participative ». De plus, le bien commun suppose un usage équitable de cette ressource, sans accaparement, d’où les questions de propriété et de gouvernance de son partage. Pour lui, la pluralité des formes d’organisation existantes aujourd’hui induisent un renouveau du bien commun : une diversité liée à la participation et aux médias contributifs.

Frédéric Sultan a cité en exemple le Bondy Blog, créé par des journalistes suisses pendant les émeutes de banlieues en 2005, avant d’être transmis à des habitants qui se le sont réapproprié et l’alimentent depuis. Wikipédia a aussi été mentionné pour sa gratuité, son modèle contributif et son ambition de partage des connaissances. Enfin, WikiLeaks a été survolé (faute de temps) pour souligner sa fonction de lanceur d’alerte. Sa dimension innovante a été évoquée à travers ses interactions avec certains médias traditionnels qui ont travaillé sur les câbles diplomatiques, analysé et transmis les informations au public. Frédéric Sultan a conclu sur l’idée que des alliances entre les médias et la société civile étaient à construire et à approfondir, un défi allant bien au-delà de la simple interaction passant par l’ouverture et la modération des commentaires aux articles.

Pourquoi j’en parle ? Si vous êtes arrivés au bout de la lecture de ce très très long billet, vous aurez sûrement pris conscience de l’ampleur des enjeux autour du questionnement des pratiques journalistiques ; toutes ces réflexions étant des plus passionnantes.

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MediaLingerie : Les dessous de RennesTV

Pour inaugurer cette nouvelle rubrique, je n’ai pas eu besoin de trop me creuser la tête pour trouver un sujet, grâce à l’effervescence de l’écosystème numérique rennais. Le choix de RennesTV n’est pas anodin : parce que le site d’information mêle textes et vidéos, parce que le projet est bâti par des jeunes pour des jeunes, parce qu’il a été lancé au moment des TransMusicales, parce que c’est un projet numérique construit et parce que j’ai eu l’agréable surprise de repérer un nom familier parmi ceux des deux fondateurs au moment du lancement (on s’est posés sur les bancs de Sciences Po Rennes à la même période). Voilà les quelques raisons qui ont mené à l’un des premiers verres printanier en terrasse Place Saint Anne, au cœur de Rennes évidemment ! L’occasion donc de discuter avec les deux fondateurs de RennesTV : Olivier Roth et Gaspard Glanz.

RennesTV, un projet médiatique hyperlocal

En novembre 2011, RennesTV se dévoile progressivement par l’intermédiaire des réseaux sociaux : un blog est lancé et des teasers vidéo sont diffusés. La version beta est lancée le 1er décembre 2011, au moment des TransMusicales. La société est immatriculée mi-mars 2012. RennesTV c’est un pure player mettant « côte à côte la vidéo et le texte, tous les deux dans un format innovant sur Internet ». Le site cible les 18-35 ans de la métropole rennaise parce que « c’est la catégorie la plus représentée en termes démographiques, et qui est la plus collée aux usages numériques ». Le credo des fondateurs est de répondre aux besoins de la ville, en développant un nouveau journalisme. Leur ligne éditoriale est axée autour de l’information et de la culture, cette dernière étant fortement pourvoyeuse d’audience compte tenu du dynamisme rennais en la matière. A noter, les créateurs ont banni de leur site les faits divers et le sport. Sur les réseaux sociaux, RennesTV avoisine aujourd’hui les 2 000 followers sur Twitter et compte un peu plus de 230 fans sur Facebook (en quatre mois d’existence).

Le modèle de « l’information à trois voix » développé par Rue89 fait partie de l’identité de RennesTV, bien que ses concepteurs y aient apporté leur propre touche avec la vidéo. Lors de la conception du projet durant l’été 2011, Gaspard a rencontré Pierre Haski : « Rue89 a accompagné notre chemin. Si RennesTV était un périple en stop à travers la France, disons qu’ils nous ont fait traverser Paris ! ». L’information hyperlocale est un créneau dynamique, comme le montrent les déclinaisons récentes du premier pure player français avec Rue89Lyon (novembre 2011) et Rue89Strasbourg (février 2012). Il n’est donc pas illogique que le paysage médiatique rennais s’étoffe également : des médias écrits avec Ouest-France, Le Télégramme, Le Mensuel de Rennes, en passant par des médias audiovisuels avec France 3 Bretagne, TVRennes35, pour terminer avec des médias associatifs comme alter1fo, Radio Campus ou Canal B. Sur les traces de Rennes Infhonet  en 2007-2008, les créations médiatiques dans la capitale bretonne se multiplient depuis fin 2011 : RennesTV semble d’ailleurs avoir ouvert la voie aux derniers-nés médias associatifs que sont Rennes1720 et YeggMag.

RennesTV, bref portrait des fondateurs

Olivier et Gaspard ont suivi des études distinctes : spécialisation dans les politiques locales à Sciences Po Rennes pour l’un, et sociologie criminelle à Rennes 2 pour le second. Pas de formation journalistique traditionnelle, hormis quelques stages réalisés par Gaspard à Ouest-France, Radio Campus ou StrasTV (webTV strasbourgeoise). Voilà, ça suffit. Ils évoquent leur cursus supérieur aussi brièvement que cela parce qu’il n’est pas capital pour comprendre RennesTV. Par contre, aborder leurs idéaux et leur passé commun de militants dans les mouvements lycéens et étudiants apporte des précisions. Gaspard a conçu le site Rennes 2 en grève, grâce au background de techos qu’il s’est constitué dans les années 1990 : « tu peux préciser depuis Mac OS7, ça va en faire rigoler certains ! ». Il a côtoyé un environnement un peu geek et s’est essayé à nombre de « bidouillages et refroidissement liquide de processeurs ». Son affinité de longue date avec le visuel et la photo en particulier a servi de base à son retrait vers le monde journalistique et sa conversion au monde vidéo en 2006. A ce moment-là, les plateformes de vidéos comme YouTube ou DailyMotion se développent, et les appareils numériques permettent une hybridation entre la photo et la vidéo.

A 24 ans, ces amis d’enfance tentent l’aventure : leur complicité les aide, mais ils sont aussi polyvalents et complémentaires. La répartition des rôles des cogérants est cruciale. Olivier porte la casquette de directeur général, gère l’administratif et apporte sa plume pour toute la rédaction écrite. Directeur de la publication, Gaspard est l’image de RennesTV, il gère le commercial, le marketing, le web et la production de vidéos. Le slogan de RennesTV, c’est « We are region… », un clin d’œil à la région d’adoption de ces deux strasbourgeois. Ils restent évasifs sur sa signification : « on préfère laisser les gens imaginer ce qu’ils veulent voir à travers ce slogan ». Certains y décèlent la marque de l’indépendantisme breton, « c’est vrai que comme l’Alsace, la Bretagne est une région qui a une forte identité ». Pour ma part, j’y vois un clin d’œil à Anonymous et à son fameux « We are legion » : Gaspard a souri, je ne suis pas la seule. Il me rappelle alors qu’ils ont traversé la décennie des mouvements étudiants et qu’ils revendiquent une certaine proximité idéologique : « on n’a pas le drapeau pirate hissé dans le bureau, mais presque ». Pourtant, à leurs yeux, le « we are » se distingue parce qu’il traduit le caractère extrêmement soudé de l’équipe de RennesTV.

RennesTV

RennesTV, un modèle économique numérique

Le projet est autofinancé par ses créateurs. L’originalité du modèle de RennesTV repose sur le fait que le site d’informations est édité par Taranis Productions (leur société de production de vidéos). Attention, ils précisent bien que la frontière entre ces deux activités est nette : « il n’y a pas de mélanges : le contenu de la société de production n’est pas sur RennesTV et vice versa ». L’image de marque de Taranis Productions se construit sur un « haut niveau de contenu et de créativité », ainsi que sur l’accessibilité financière pour les artistes locaux notamment. Le business model de RennesTV repose donc sur deux sources de financements que sont la publicité et la production de vidéos. Actuellement « 80 % des recettes proviennent de la production d’images et 20 % de la publicité », bien que selon la répartition prévisionnelle, le rapport était de 60 % pour la vidéo et de 40 % pour la publicité. Pourtant, leur ratio réel paraît logique dans la mesure où les recettes publicitaires en ligne reposent sur une audience fidélisée et qualifiée. Restons-en là, aucun autre chiffre n’a été dévoilé, parce que RennesTV se lance et est en négociation avec une régie. A noter déjà : les premiers salaires seront versés en avril ou mai, et ils embaucheront un salarié à mi-temps dans les prochaines semaines, en renfort pour la production de vidéos.

Toutefois, Gaspard et Olivier pensent déjà aux évolutions de leur modèle économique. S’ils ne parviennent pas atteindre leurs objectifs de recettes publicitaires et si la production de vidéos couvre un jour tous les besoins, ils envisagent par exemple la possibilité de supprimer la publicité de RennesTV. L’idéal du journalisme sans publicité est bien là : « si on envisage de supprimer la pub du site, ça nous enlèverait alors moins de recettes que ça nous améliorerait notre image ». RennesTV est donc bien loin du modèle économique de la presse qui repose traditionnellement sur la vente aux lecteurs et aux annonceurs. D’ailleurs, les fondateurs refusent catégoriquement de faire payer leurs lecteurs, parce que « ce modèle n’a pas sa place sur le web au niveau local ». En cela, ils adoptent une stratégie à l’antipode de celle de dijOnscOpe. Enfin, le modèle de l’actionnariat salarial leur trotte dans la tête : « en étant une SARL avec des salariés actionnaires de la société, le problème des subventions et de l’indépendance ne se pose pas. On pourrait migrer vers un statut de type Scop [sociétés coopératives de production] ou Scic [sociétés coopératives d’intérêt collectif] ».

RennesTV dans l’écosystème rennais

Le caractère hybride de RennesTV, juxtaposant l’activité journalistique et la production de vidéo, constitue une véritable nouveauté en termes de modèle économique numérique. Au cours des quatre mois d’existence de ce nouveau média, les fondateurs ont expérimenté la production de web TV reportages et de contenus écrits info et culture. Le site accueille déjà deux blogs, alimentés par des contributeurs invités : « Fais pas genre ! » (Geoffroy Husson) et « La place est prise ? » (Audrey Guiller et Nolwenn Weiler). En l’absence de données d’audience, il est difficile de mesurer l’ampleur du public rennais déjà conquis par RennesTV.

Mais Olivier et Gaspard sont très optimistes : « notre audience correspond bien à la cible que l’on s’était fixés. Beaucoup de gens nous découvrent grâce à l’actualité culturelle, à travers les artistes : ils souhaitent revoir des images du concert ou voir l’interview de l’artiste à qui on consacre généralement 6 à 12 mn de reportages vidéo. Pour l’artiste, la vidéo c’est comme un support de communication qu’il peut réutiliser car on est sous licence Creative Commons. Pour nos lecteurs, c’est un regard particulier porté sur un artiste. C’est un bon moyen pour fidéliser notre audience. En un peu plus de trois mois, nous sommes donc déjà en train d’occuper la place que l’on souhaitait prendre ».

Pour ce qui est de l’écosystème médiatique rennais, RennesTV s’est présenté aux acteurs existants avant sa création. Une petite couverture presse locale peut être relevée à l’ouverture : Ouest-France, Le Mensuel de Rennes et 20Minutes. Le site se fait une place et ne se voit pas comme concurrent des autres médias, compte tenu de la diversité des sujets et des cibles propres à chacun. A titre d’exemple, Gaspard et Olivier n’ont croisé des journalistes de Ouest-France et de TV Rennes35 qu’à une séance du Conseil Municipal. Ils ne jouent donc pas sur les mêmes tableaux, mais les créateurs de RennesTV sont convaincus que le dynamisme de l’information hyperlocale sera bénéfique pour l’ensemble des acteurs.

RennesTV 2

D’ailleurs, un partenariat entre RennesTV, Le Mensuel de Rennes et Radio Campus est né du souhait de réaliser un débat en live stream vidéo dans un bar rennais (L’artiste assoiffé) autour du thème « Rennes : la fête est-elle finie ? » le 19 mars 2012. Les trois partenaires se sont respectivement chargés de la vidéo, de l’organisation et de la prise de son : « ça a été le 1er débat en live-stream vidéo depuis un bar rennais sur Internet ! ». L’expérience devrait perdurer puisque le prochain rendez-vous est fixé au 11 avril pour un débat à la rencontre de jeunes représentants des principaux partis candidats aux présidentielles.

Et la question choc : RennesTV, quelle lingerie ?

« Tu veux les dessous des médias ? Voilà, j’ai un caleçon avec des télévisions et c’est le même logo que celui de RennesTV ! »

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